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مقالات أكاديمية

مداخلات ندوة بيت الحكمة

تونس 13/ 18 مارس 2006 

                                       محاضرات ألقيت باللغة  العربية


 

Ibn Khaldun et la génération des êtres vivants :

Réception des textes et traductions françaises

Maysa Ben Saad

Introduction

« La culture est le but de la civilisation » disait Ibn Khaldun. L’Islam est une culture et une civilisation. Civilisation musulmane, civilisation des musulmans ; plus précisément civilisation islamique, c’est à dire structurée et colorée par l’esprit de l’Islam, mais où ont contribué des entités multiples. Civilisation, qui au-delà des conquêtes militaires qui ont fait d’elle un vaste empire, aura laissé des empreintes culturelles et scientifiques.

Ce qu’on appelle l’« âge d’or » de l’Islam a été une période de floraison intellectuelle, littéraire et scientifique et de raffinement culturel. La Science Arabe a pris le relais de ce qu’a été la science grecque. Les apports des sciences arabes en mathématiques et astronomie sont connus. C’est d’ailleurs à ces disciplines là qu’on pense lorsqu’on évoque les Sciences arabes. Mais qu’en est-il des sciences de la Nature, Histoire Naturelle, des Sciences du Vivant ?

Bien que n’ayant pas occupé une large place parmi les autres sciences, elles ont préoccupé un grand nombre de penseurs, à la fois scientifiques, philosophes et littéraires : les scientifiques observent et étudient les événements terrestres, les philosophes spéculent, comme l’ont fait leurs prédécesseurs grecs, sur la Création du monde, l’ordre de l’Univers, l’histoire de la Terre et du monde vivant, les littéraires et les voyageurs fascinés eux aussi par les merveilles de la Nature, s’intéressent à la faune et classifient les animaux.

Quelques grands noms émergent de cette pensée naturaliste : notamment le prosateur et littérateur Al-Jâhiz (776-868) et son Livre des Animaux [Kitâb Al-Hayawân], des philosophes tels Miskawayh (933-1030) et les Frères de la Pureté [Ikhwân al-Safâ’] (Xe siècle) dont la pensée est traversée de réflexions relatives à la nature et au monde vivant, et quelques autres voyageurs vulgarisateurs tels Al-Qazwini (1203-1283) ou Damiri (1341-1405), etc.

Ibn Khaldun (1332-1406), est un de ces acteurs de la pensée arabo-islamique, qui aura marqué de son empreinte le XIVe siècle musulman. Il se distinguera par sa pensée politique, sociale, anthropologique à travers son œuvre majeure La Muqaddima. Cela dit, il s’est intéressé aussi, sensiblement au demeurant, dans une logique inspirée de ses prédécesseurs, au monde vivant et à sa classification dans un bref et discret passage de sa monumentale œuvre sociologique et historique.

Nous allons nous attarder sur cette pensée naturaliste de l’historien maghrébin Ibn Khaldun en nous focalisant sur ce passage bien précis évoquant l’organisation du monde vivant, et nous examinerons ses traductions et ses diverses interprétations. Pour cela nous allons confronter les textes originaux et trois de leurs traductions en essayant d’analyser et de dégager le plus possible la pensée naturaliste, si pensée « naturaliste » il y a, et essayer de savoir si on peut qualifier Ibn Khaldun de « naturaliste » au sens où l’ont été ceux qui ont marqué l’histoire des Sciences.

Ibn Khaldun, témoin de son temps, acteur de son époque

Ibn Khaldun est difficilement classable ; historien, sociologue, philosophe pour certains, politologue, économiste même, anthropologue, homme d’état, religieux et juriste. De toutes ces appellations, on le retrouve rarement qualifié de « scientifique », et pour cause : son ouvrage monumental, La Muqaddima expose les hommes, les sociétés, les civilisations, et même si elle contient un grand chapitre dédié aux sciences et à leur enseignement, elle ne constitue pas pour autant un ouvrage scientifique. Ibn Khaldun laissera néanmoins son empreinte dans le paysage scientifique arabo-islamique, en suivant la ligne tracée par ses prédécesseurs médiévaux (musulmans ou non), rapportant leurs idées et s’influençant de leurs apports et contributions respectifs.

C’est dans un empire musulman affaibli par les Croisades et la perte du monopole commercial qui s’en suivit, et par la Reconquista chrétienne, dans un Maghreb déchiré par les rivalités dynastiques[1] et bientôt atteint par la Peste Noire[2], que survient Ibn Khaldun, né le 27 mai 1332 (732 H) à Tunis, issu d’une famille de hauts dignitaires aristocrates et d’intellectuels d’origine arabe, installée pour un temps en Andalousie, et fixée par la suite à Tunis.

Le contexte dans lequel il vit transparaît nettement dans son œuvre ; sa vie, à l’image de son époque, très agitée, riche et mouvementée, le mènera de voyages en intrigues, de rencontres politiques en rencontres intellectuelles. Il assumera tour à tour des charges d’homme politique, de diplomate, de juriste[3], et dans ses moments de retraite, il s’adonnera à son penchant pour les sciences et la culture en écrivant son « monument de valeur universelle »[4], la Muqaddima, qu’il présente en ses mots comme « un ouvrage scientifique, (…) préambule à son Histoire Universelle ».

Place et rôle des Sciences et des Sciences de la Vie dans son œuvre

La classification des Sciences d’Ibn Khaldun

Ibn Khaldun consacre la sixième partie de sa Muqaddima aux sciences et à leur enseignement ; elle s’intitule fi al-‘ulûm wa asnanâfiha wal-ta‘lim wa turuqihi [Les diverses sortes de sciences, les méthodes d’enseignement et les états qui les affectent].

Il divise les sciences en deux catégories, les sciences de la sagesse ou sciences philosophiques [‘ulûm al-hikmiyya al-falsafiyya] et les sciences traditionnelles positives [An-naqliyya al-wad ‘iyya]

Place et rôle des sciences de la Nature-Le monde merveilleux du Vivant.

Ibn Khaldun classe les Sciences de la Nature dans la Physique. La Physique est une discipline qu’il classe parmi les Sciences rationnelles. Sa classification des Sciences rationnelles est la suivante, dans l’ordre :

-La Logique,

-La Physique, qui comprend l’ «étude des choses sensibles, corps élémentaires et corps engendrés à partir de ceux-ci, tels que les minéraux, les végétaux, les animaux, les corps célestes et les mouvements naturels »[5] et l’étude de l’âme ;

-La métaphysique, consacrée à l’étude des choses de l’au-delà ;

-Les Sciences Mathématiques, qui comprend elle-même quatre Sciences : la géométrie, l’arithmétique, la musique et l’astronomie.

Il  y inclut dans la physique la Médecine, l’Agriculture, les sciences de la Magie, l’Alchimie mais pas le moindre chapitre consacré de manière explicite à la botanique, à la géologie ou à la zoologie. Lorsqu’ Ibn Khaldun veut parler du monde vivant dans son ensemble, il l’inclut dans les Sciences du Prophète, en évoquant ce monde et ses éléments à travers un point de vue mythico-religieux.

Place relativement très limitée pour les sciences de la vie au sens large dans la classification qu’il nous suggère. Cependant il consacre un passage au monde vivant et à sa classification dans un autre chapitre mais plutôt avec un regard d’observateur et avec le recul d’un lecteur et commentateur assidu plutôt que d’un expérimentateur scientifique.

Etude des passages sur l’organisation du monde vivant et de ses traductions

Ces passages, relativement courts, par rapport à la considérable œuvre d’Ibn Khaldun, peuvent sembler non significatifs car brefs, sommaires, pas assez précis, etc. Cependant, ils n’en restent pas moins négligeables dans une optique d’études des points de vue sur le monde vivant existant chez les penseurs arabes médiévaux.

Le passage qui nous intéresse se situe dans les derniers chapitres qui clôturent la première section de l’œuvre, section consacrée à la civilisation [ ‘umrân] en général. Ce passage, faisant suite à d’autres considérations universelles d’ordre géographique et climatique, se présente comme un hymne à la prophétie et aux prophètes considérés comme la perfection humaine. A l’instar de ses prédécesseurs, sa façon d’appréhender la nature est toujours associée à la place qu’occupe l’Homme, l’Homme qui est la base de son raisonnement social et relatif à la civilisation. C’est dans une ambiance mythico-religieuse qu’il introduit le monde vivant, ses éléments, ses créatures, son organisation. Nous allons présenter le texte original, accompagné des trois traductions françaises effectuées à ce jour, mais c’est celle de Cheddadi que nous allons utiliser pour les analyses car nous estimons qu’elle est assez proche du texte original et qu’elle est relativement la plus objective.[6]

-Comparaison des traductions

Tableau comparatif des mots clefs : pp. VII et VIII

Tableau comparatif des trois traductions : pp. IX

 

4.  Analyse des passages d’Ibn Khaldun et interprétations

Nous pouvons retenir de ce passage trois grandes idées directrices correspondant à trois  mots-clefs de la pensée « naturaliste » khaldunienne qui sont les suivantes :

  -Un monde ordonné, hiérarchisé

  -Une continuité des mondes (ou des genres)

  -Une transformation éventuelle d’êtres en autres

« ordre », « continuité » et « transformation », sont les trois termes clefs, récurrents tout au long de l’exposé. En effet, dès le début du passage, Ibn Khaldun révèle en une phrase l’essentiel de sa pensée qui sera étayée par la suite : dans ce monde, il y a  « ordre », « continuité entre les mondes créés », et « transformation de certains êtres en d’autres.»

Un monde ordonné, hiérarchisé

Toutes les composantes de ce monde, qu’elles soient essences, éléments ou êtres vivants, sont, d’après Ibn Khaldun, ordonnées, rangées, disposées selon un ordre naturel.

En effet, le terme « mawjûdât » renvoie à tout ce qui « est », existe ou préexiste : aussi bien cieux, terre, mers, montagnes, que minéraux et êtres vivants Certains pourraient facilement imaginer qu’il s’agisse d’un ordre préétabli, émanant d’une volonté divine. Cependant il n’insiste pas beaucoup sur l’intervention divine[7]. Bien qu’on puisse supposer, avec le mot « créatures » [makhlûqât] utilisé au début du passage, qui, étymologiquement en arabe souligne l’acte de création[8], qu’il y ait dessein divin dans l’ordre naturel, on remarque toutefois par la suite, que le terme créatures s’efface au profit des termes comme « êtres existants »(êtres au sens philosophique) [mawjûdât], « composantes » [mukawwanât] du monde  et que ce monde n’est pas le « monde de la Création »[9] comme il a été souvent traduit, mais bien celui de la « génération »[10] [takwin], terme soulignant la formation par génération.

Ibn Khaldun nous présente donc un monde organisé, ordonné, hiérarchisé du plus bas vers le plus haut, où les composantes de ce monde, qu’elles soient éléments naturels tels l’eau, le feu, la terre, et l’air ou les êtres vivants, sont toutes disposées, rangées selon un même ordre précis. Nous retrouvons ici la « chaîne des êtres »[11] préconisée par Aristote, adoptée par Miskawayh et Ikhwan al-Safâ’ et très répandue chez beaucoup de naturalistes occidentaux fixistes, et qui a continué d’exister plus tard notamment chez des penseurs comme Buffon (1707-1788) et ses partisans. De même, la gradation, corollaire d’une organisation hiérarchisée, traduisant une  schématique du  « simple vers le complexe » est le schéma classique rencontré chez tous les penseurs naturalistes de l’Antiquité et se retrouve jusque chez Lamarck (1744-1829).

Une continuité des mondes

La conséquence directe de la disposition en chaîne, est que les composantes de cette chaîne sont reliées les unes aux autres comme une sorte de collier, avec, au fur et à mesure, un attribut nouveau qui leur donne une place plus haute dans l’échelle des êtres. Les minéraux sont reliés aux végétaux, eux-mêmes reliés aux animaux, eux-mêmes reliés à l’Homme qui possède toutes les caractéristiques de ces prédécesseurs dans la chaîne avec en plus, la pensée et la réflexion.

Par conséquent, on peut percevoir dans cette continuité des règnes, une unicité du monde vivant et une parenté entre les êtres vivants.

La transformation

Tous ces règnes sont liés entre eux,  et le dernier représentant de chaque règne est prêt à devenir le premier du règne suivant ; lorsqu’Ibn Khaldun parle d’une prédisposition [isti‘dâd] pour un être placé à un certain niveau de l’échelle de devenir un être du niveau suivant, signifie-t-il qu’il y ait transformation ? La réponse peut être ambiguë mais elle est suggérée par le texte. Si nous considérons que lorsqu’il dit « le dernier niveau de chaque groupe est parfaitement préparé à devenir [li’an yassira] le premier du suivant », il implique la transformation, alors nous pouvons l’affirmer. En outre, cette possibilité de transformation est confirmée à deux reprises : au début du premier passage,  Ibn Khaldun parle de la transformation des éléments en d’autres éléments (qui les suivent ou qui les précèdent) et aussi de la transformation [istihâla] d’êtres en d’autre ; et dans le deuxième passage, il utilise le terme  « tanqalibu » qui signifie littéralement « transformer » lorsqu’il parle du lien étroit entre les limites supérieures et inférieures des différents règnes, et il prend notamment l’exemple de la vigne et du palmier[12] –représentants du dernier « horizon » des végétaux- susceptibles de se transformer en  mollusques –représentants selon lui, du premier horizon des animaux ; et celui des singes susceptibles de la même manière de se transformer en êtres humains, eux-mêmes à la limite du monde des anges. C’est à dire que pour lui, un être situé dans la limite supérieure ou inférieure d’un règne quelconque peut se transformer en celui qui le suit ou celui qui le précède. Cette affirmation nous semble quelque peu étrange car elle est exprimée en bloc, sans explication scientifique, sans exemples précis[13].

Il n’y a pas de volonté de contredire la création divine, si la transformation existe, elle pourrait très bien être –et l’est sûrement - l’œuvre du Créateur.

L’approche d’Ibn Khaldun

-Approche non biologique

Comme pour ses prédécesseurs qui se sont intéressés à l’Univers, au monde vivant et  à la place de l’Homme dans le cosmos, Ibn Khaldun n’a pas mené sa réflexion avec une approche biologique.

Nous n’assistons pas à des comparaisons anatomiques nettes, la description est réduite à une ou deux caractéristiques par être vivant comme le sens « toucher » chez les mollusques ou la présence ou l’absence de semence chez les plantes ; il n’y a pas de classification rigoureuse des animaux, on ne connaît pas finalement les limites exactes des règnes (par exemple, pour Ibn Khaldun, les singes occupent un « monde » à eux seuls.) et la notion d’espèce n’est pas clairement définie ; et sans ce minimum, on ne peut réellement situer la pensée naturaliste d’Ibn Khaldun dans un courant biologiste et les liens entre les espèces qu’il décrit, la filiation qui semble se dégager de sa réflexion restent vagues.

Les transformations et les évolutions supposées ne sont pas précisées dans le temps. Or la notion de temps est très importante dans l’Histoire des êtres vivants. La gradation et l’idée de « stade » décrite dans ces passages est structurelle et non chronologique.. Les transformations possibles évoquées sont-elles continues, ponctuelles, régulières ? Impliquent-elles que les espèces dérivent les unes des autres ? Elles ne donnent  visiblement pas naissance à de nouvelles espèces mais concernent des entités déjà existantes. Il n’y a pas d’extinction non plus, pas de notion de mutations ou de transmissions de caractères à la descendance sauf peut être lorsqu’il évoque les descendants des êtres humains à qui les parents ont transmis leur changement de coloration de peau dû aux facteurs climatiques. Sans doute l’évolution est-elle cyclique, certains êtres situés aux limites de leurs règnes se convertissent en leurs proches voisins, puis l’inverse se produit par la suite, sans fin. La description d’un tel processus est inexistante.

-Place de l’Homme dans la Nature au cœur de la pensée naturaliste d’Ibn Khaldun

Le fait de voir l’Homme comme étant placé au sommet de la chaîne des êtres et comme étant de surcroît supérieur aux autres entités vivantes ne fait que confirmer la présence divine derrière l’organisation et l’Unité de ce monde de créationnisme : « Dieu a créé l’homme et lui a donné la supériorité sur beaucoup de ses créatures » [14]

« Sache que Dieu a distingué l’homme de tous les autres animaux par la pensée : il en a fait le commencement de sa perfection et l’aboutissement de sa supériorité et de sa prééminence sur toutes les choses engendrées »[15]

Il est intéressant de constater qu’Ibn Khaldun place tout de même l’Homme dans le règne animal. En effet, l’Homme est selon lui, l’aboutissement du règne animal : à travers le processus graduel de la « génération », le monde animal aboutit à celui de L’Homme. De plus, celui-ci a pour proches « voisins », des êtres semblables que sont les singes. L’Homme n’a de plus qu’eux que la pensée et la réflexion. Ernst Mayr avait tort de dire que « ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle qu’un petit nombre audacieux ont attiré l’attention sur les similitudes entre l’Homme et les grands singes. »[16].  Il semble tout de même évident que cette similitude ait déjà été constatée dès l’Antiquité et chez les penseurs du Moyen-Age ; elle n’a pas fait l’objet d’études approfondies ayant donner naissance à une théorie et elle n’a pas reçu un accueil favorable de la part des milieux religieux de tous bords [17]. C’est son acceptation en tant que réalité scientifique qui date du XVIIIe siècle. Dans notre cas ici, elle est quasiment passée inaperçue. La postérité n’a pas retenu d’Ibn Khaldun sa remarque sur la parenté « hommes-singes », parenté déjà évoquée au demeurant par nombre de ses prédécesseurs qu’ils soient grecs, occidentaux ou musulmans. Cette phrase, qu’on pourrait qualifier de surprenante pour l’époque et pour le contexte religieux fort, est restée controversée et même occultée dans les pays arabo-musulmans jusqu’au XIX-XXe siècle où dans certaines éditions, orientales notamment[18], le terme qirada [singes] a été pudiquement substitué par qudra [destin], faillant ainsi au sens la phrase[19] pour éviter tout débat scientifico-religieux[20].

Cela dit, la parenté « Hommes-Singes » n’implique pas théorie évolutionniste darwinienne avant l’heure comme se plaisent à dire beaucoup de commentateurs ardents, ou refus de la Création. Ibn Khaldun est croyant, mais lucide et pragmatique. Il observe le monde qui l’entoure en partant de l’évidence que c’est Dieu le responsable de l’organisation, de la continuité et de la  transformation de ses composantes sans pour autant réduire la réflexion à la simple volonté de Dieu, mais en essayant d’analyser de manière rationnelle une réalité. On pourrait qualifier ce mode de conception du monde en termes modernes de « créationnisme évolutionniste », mode de conception « qui n’aurait pas été désavoué par Teilhard de Chardin (1881-1955)[21]»[22]

Ce qui se dégage de ce passage, c’est donc essentiellement la volonté et le désir de placer l’Homme dans la Nature, désir rencontré par beaucoup de penseurs médiévaux ou antérieurs de situer l’Homme au sommet de la hiérarchie du Vivant, et qui conforte ainsi l’idée qu’il existe un Créateur qui a privilégié l’Homme sur le reste des composantes de la Nature.

Toutes les composantes de ce monde- essences, éléments, et êtres vivants- sont ordonnées selon un ordre préétabli émanant d’une volonté divine. Cet ordre suit une logique hiérarchique de l’élément (ou organisme, entité) le plus simple au plus complexe. Avec cette gradation, on retrouve le schéma de la chaîne des êtres préconisée par Aristote et adoptée par les naturalistes arabes et médiévaux ainsi que par les fixistes occidentaux jusqu’à Lamarck (1744-1829)[23].

5. Commentaires-Controverse de l’évolution

Les commentaires sur la pensée naturaliste d’Ibn Khaldun n’ont pas fait l’objet de travaux importants et c’est un sujet qui, de façon  générale, n’a pas préoccupé les commentateurs d’Ibn Khaldun qui se sont plus penchés sur sa philosophie sociale, historique et politique.

Dans le peu de commentaires et de réflexions qui existent sur le sujet, on remarque que certains auteurs s’étant penchés sur la question, ont attribué à ce passage un caractère « évolutionniste », et se sont immédiatement enthousiasmés à l’idée que l’évolutionnisme en tant qu’hypothèse ne date pas de Darwin ou de Lamarck. Ils vont même jusqu’à amplifier la pensée de l’auteur en essayant coûte que coûte de la situer par rapport aux théories qui vont lui succéder dans le temps, notamment en revitalisant le mythe du « précurseur ». C’est le cas notamment de Vincent Monteil qui a réalisé la deuxième traduction française en 1968. D’autres également ont tenu à faire part de leurs idées sur la question, idées éparses, disséminées çà et là dans des articles ou dans de modestes ouvrages, certes, mais tout de même intéressantes : c’est le cas de Mohamed Talbi

-« Ibn Khaldun, précurseur de Darwin » selon Vincent Monteil (1913-)

C’est dans la préface de sa traduction de la Muqaddima et dans quelques unes de ses annotations, que V. Monteil exprime ses interprétations des passages sur le monde vivant et son point de vue sur la pensée naturaliste d’Ibn Khaldun ; il n’y a pas d’ouvrage exclusivement consacré. Comme nous l’avons vu dans l’étude de sa traduction, il y a dans les termes utilisés un certain parti pris, une retranscription arabe parfois inexacte et une analyse assez  rapide. Ces libertés prises par rapport au sens supposé des termes utilisés par l’auteur lui permettent de fournir des conclusions un peu hâtives sur la pensée de l’auteur, pensée qu’il classe déjà comme évolutionniste au sens darwinien du terme. En effet, dans les annotations de son ouvrage relatives au passage étudié, il déduit immédiatement qu’il s’agit d’une preuve de « prédarwinisme » et, à l’instar de F. Dieterici (1876) et H.S. Nyberg (1919)[24], sur lesquels il s’appuie, classe d’emblée Ibn Khaldun comme étant le « précurseur de Darwin ».Il déclare aussi : « Ibn Khaldun ne craint pas d’écrire, sans attendre Darwin : « Le plan humain est atteint à partir du monde des singes.» ».L’analyse reste somme toute relativement sommaire, voire facile, la parenté singes-hommes évoquant directement dans l’imaginaire collectif Darwin et l’évolution des espèces. Or, nous sommes en présence d’une simple observation d’Ibn Khaldun et d’une déduction, empirique, certes, mais sans études expérimentales poussées comme l’a fait Darwin. En outre, pour qu’Ibn Khaldun puisse être le « précurseur » de Darwin, il faudrait que celui-ci ait eu connaissance de ces textes, qu’il ait lu les autres ouvrages auxquels les commentateurs font référence comme Miskawayh et les Frères de Pureté ; ceci reste encore à démontrer. Il y a donc là de la part de Vincent Monteil une anticipation et un manque de recul net par rapport à la pensée d’Ibn Khaldun, au darwinisme qu’il réduit simplement à cette parenté singes-hommes, etc.

D’ailleurs, Vincent Monteil (et pas seulement lui) ne place pas Ibn Khaldun comme étant seulement le « précurseur » de Darwin, mais comme le « précurseur » d’une multitude d’illustres penseurs comme Machiavel, Condorcet, Bossuet, Montesquieu et même Marx, mais aussi Auguste Comte (1798-1857)[25]. Selon Vincent Monteil, Auguste Comte n’a pas connu la première  traduction française de De Slane qui a été publiée après sa mort entre 1862 et 1868[26].

-L’ « évolutionnisme intégral » d’Ibn Khaldun selon Mohamed Talbi

  Mohamed Talbi (1921-), historien et théologien tunisien, ayant beaucoup travaillé sur Ibn Khaldun, place dans une certaine mesure Ibn Khaldun dans une logique évolutionniste d’un point de vue sociologique, culturel, et même biologique. Ibn Khaldun adopte selon lui, un « évolutionnisme universel et intégral »Il insiste sur ce « souci constant de situer l’homme dans le cosmos »[27], préoccupation qui a touché aussi bien les penseurs musulmans que leurs prédécesseurs grecs, qu’Ibn Khaldun lui-même. Mohamed Talbi place Ibn Khaldun dans la chaîne logique de la pensée de Miskawayh, des Frères de la Pureté, se terminant par Mohamed Iqbal[28].

  Ce que nous avons traduit plus haut par « hiérarchisation de la génération » [tadrij al-takwîn] est envisagé par M. Talbi comme une « évolution créatrice progressive » ; le terme « évolution » est récurrent dans son analyse, mais il ne l’appréhende pas de la même façon que V. Monteil et ne cherche pas à travers ce terme à revendiquer une quelconque paternité de la théorie évolutionniste de Darwin. Il le prend au sens progrès, insiste beaucoup sur l’accord entre cette conception évolutive des êtres vivants avec celle de la société (hiérarchisée, architecturée, en proie aux changements, s’adaptant aux contraintes du milieu, etc.), et lorsqu’il veut comparer la conception du monde d’Ibn Khaldun à celle d’un autre penseur, ce n’est pas à Darwin qu’il pense mais à Teilhard de Chardin (1881-1955) : « Une telle conception du monde […] n’aurait pas été désavouée par Teilhard de Chardin. »[29].

-Controverse sur les termes « qudra/qirada » et problèmes d’interprétation

Comme nous l’avons vu plus haut, il existe un réel litige sur le terme « qirada », qui visiblement a été substitué par « qudra » dans le premier passage sur les êtres vivants. Dans les dernières éditions arabes, c’est le mot « qudra » qu’on lit, accompagné d’une note explicative comme quoi il s’agirait bien du mot « qirada » et qu’il subsiste encore le doute. Cependant, nous pouvons affirmer qu’Ibn Khaldun parlait bien des « qirada » (singes) pour deux raisons : d’une part, nous nous situons dans une description du monde vivant (végétal et animal), avec une suite de descriptions et d’exemples d’espèces (comme l’escargot par exemple) et là, le mot « qudra »  n’a pas de sens dans ce contexte ; d’autre part, ce passage est repris par Ibn Khaldun un peu plus loin avec la même logique de pensée, et les mêmes exemples ; et là, c’est bien le mot « qirada » qui est écrit. Donc, on peut bien voir, qu’il y a là une volonté des éditeurs de taire cette similitude « homme-singes », voire l’éventuelle parenté « Hommes-Singes », qui serait quelque peu indécente et difficilement acceptable.

Malheureusement, l’interprétation de ces éditeurs ou de celle de Vincent Monteil, qui voyait dans cette comparaison un « prédarwinisme » restent bien modestes et à la limite de l’erreur. Car le darwinisme, qui est une théorie minutieusement établie, basée sur de nombreuses observations et expériences, et mettant en jeu des mécanismes explicatifs complexes, ne se réduit pas seulement à la comparaison « Homme-Singes », et il est trop facile de s’arrêter sur cette unique analogie pour y voir de l’évolutionnisme. De plus, la gradation des espèces plaçant les espèces vivantes au sein d’une chaîne est une idée existant déjà chez un certain nombre de penseurs de l’Antiquité (notamment Aristote) et ne traduit nullement quelque chose de darwinien. Il faudrait s’imprégner suffisamment de la théorie évolutionniste de Darwin ou transformiste de Lamarck, de bien en cerner son contenu et ses limites avant de vouloir essayer d’attribuer la paternité d’une telle théorie à Ibn Khaldun ou à un quelconque penseur antérieur.

Conclusion

Si on a pu assimiler l’homme de Lettres Al-Jâhiz ou le vulgarisateur Al-Qazwini à des naturalistes, par le travail estimable effectué en matière d’étude des composantes de la nature et par la volonté de classification des êtres vivants et des animaux en particulier, on ne peut en dire autant d’Ibn Khaldun. L’étude de la Nature et du monde vivant n’était pas sa préoccupation majeure et il n’y a pas accordé une place significative dans sa Muqaddima. Il a certainement recueilli des informations par des observations rapides mais surtout à travers les connaissances des écrits antérieurs. Si pensée naturaliste il y a, alors elle est vraisemblablement inspirée des écrits arabes antérieurs, notamment Les Frères de la Pureté [Ikhwân al-Safâ’] et Miskawayh.[30]

L’exposé n’est pas scientifique au sens actuel du terme, il s’agit seulement d’observations, une ode aux merveilles de la Nature et les trois conclusions d’ordre et de hiérarchie, d’unité et de continuité, et de possible transformation.

Avec Ibn Khaldun, nous pouvons affirmer que sa description très brève du monde vivant dans la Muqaddima est apologétique. Elle est incluse dans un chapitre sur les Prophètes, il utilise le mot « merveilleux » pour décrire l’ordre naturel et la gradation des êtres vivants [badi ‘a], il place l’Homme au sommet de la chaîne des êtres, chaîne bien ordonnée, hiérarchisée, ordre émanant du Créateur. Ceci dit, Dieu, peut avoir créé une Nature à laquelle il a donné le pouvoir d’évoluer dans le sens qu’il lui a fixé. Ibn Khaldun n’envisage pas un monde fixe, immuable. Pour lui, le changement, l’évolution, les bouleversements façonnent le monde vivant et la société humaine ; les espèces - bien que la notion d’espèces ne soit pas clairement définie- sont susceptibles de se transformer, s’adaptent au milieu dans lequel elles vivent. Nous assistons donc à une description concise du monde, sans exemples précis, sans définition de la notion d’espèce ou de genre, sans classification rigoureuse des êtres vivants ; bref, sans analyse réellement scientifique.

Malgré cela, les commentateurs ont tenté de voir en lui un transformiste, voire un évolutionniste. Encore une fois, il est important de signaler qu’il faut être très prudent avec l’utilisation de ces deux termes car on leur attribue parfois des sens différents. C’est vrai que pour être rigoureux, on ne peut utiliser ces mots qu’à partir du XIXe siècle, période à laquelle ont émergé la théorie dite « transformiste » de Lamarck (1744-1829) et celle dite « évolutionniste » de Darwin (1809-1882). L’ambiguïté des termes « évolution » et « transformation », si elle n’est pas prise en compte, amène à des amalgames, et à des interprétations simplistes, voire erronées ; en effet, pour pouvoir bien cerner l’évolutionnisme ou le transformisme en tant que doctrine, il ne faudrait pas s’appuyer sur un mot, une phrase, ou une idée, mais sur la théorie en elle-même développée par Darwin ou par Lamarck qui implique un nombre élevé d’hypothèses, de situations, d’expériences, etc. qui caractérisent distinctement la théorie : on ne peut donc pas comparer des idées ou des spéculations émises en vrac à des théories dont on ne connaît pas les limites, et encore moins reconnaître à quiconque la paternité de telle ou telle idée.

Ce qui ramène au grand problème en Histoire des Sciences : celui de la contextualisation ; il ne faut pas avoir une lecture moderne du texte, mais bien prendre soin de le replacer dans son contexte historique, grammatical, etc. L’approche d’Ibn Khaldun du monde vivant rend très insuffisante sa pensée biologique pour pouvoir l’inscrire dans un courant biologique précis et encore moins pour pouvoir comparer Ibn Khaldun à un naturaliste ou à en faire un précurseur d’un naturaliste du XIXe siècle.

 


 

[1] La dynastie des Almohades qui dominèrent l’Ifriqyia (région d’Afrique du Nord regroupant l’actuelle Tunisie, l’Algérie orientale et la Tripolitaine) au XIIe siècle, se retrouve divisée en trois royaumes indépendants : les Hafsides de Tunis, les Mérinides de Fès et les Abdelwadides de Tlemçen.

[2] Elle atteindra le Maghreb en 1349 ; elle emportera les parents et les maîtres d’Ibn Khaldun.

[3] Il sera nommé Qadi (fonction de juge religieux, et également civil et notaire, devant faire appliquer la loi) à six reprises.

[4] TALBI, M., « Ibn Khaldun », in : Encyclopédie de l’Islam, 1973, III, p. 853.

[5] Op. Cit. p. 942.

[6] Pour les textes, cf. pp. I-VI

[7] Dans le texte arabe, il y a une invocation divine au début du paragraphe qui a été omise dans la traduction française.

[8] De la racine khalaqa, qui signifie créer au sens divin du terme.

[9] Traduction de V. Monteil.

[10] Traduction de A. Cheddadi.

[11] Chaîne des êtres, conception selon laquelle se rangent les êtres sur une ligne unique n’offrant ni interruption ni hiatus ; c’est Cuvier (1769-1832) qui va, au XIXe siècle, souligner que la série animale ne forme pas une seule ligne mais une multitude de lignes.

[12] Le palmier a toujours été considéré, dans la tradition arabe et musulmane, comme un végétal noble ; c’est pourquoi la plupart des naturalistes en Islam (notamment Miskawayh et Ibn Khaldun) le classent à la limite du monde animal.

[13] Un lecteur moderne pourrait éventuellement chercher la mutation qui aurait été la cause d’une éventuelle transformation ou de savoir également si cette transformation se transmet à la descendance ; mais Ibn Khaldun n’en est pas là.

 

[14] CORAN, XVII, 70.

[15] IBN KHALDUN, op. cit., Livre I, Sixième partie, p. 832.

[16] MAYR, E., L’Histoire de la Biologie, Fayard, 1989 [1982].

[17] Exemple de Jules César Vannini qui fut brûlé vif pour avoir osé dire que les hommes et les singes se ressemblaient.

[18] Editions de Beyrouth, 1957, et Editions Mustafa Muhammad, Le Caire, p. 96 (dont nous montrerons l’extrait en annexes). Nous ne savons pas encore précisément à partir de quels manuscrits ont été réalisées ces éditions pour pouvoir affirmer si cette substitution est volontaire ou non.

[19] « Sâti ‘ al-Husri, dans Dirâsât ‘an Muqaddimat Ibn Khaldun, Bagdad, 1953, p. 302, regrette, à juste titre, cette malencontreuse « correction » »cité par Mohamed TALBI, Ibn Khaldun et l’Histoire, Maison tunisienne de l’édition, 1973.

[20] Voir infra

[21] Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), prêtre et paléontologue français, partisan d’un évolutionnisme dirigé par Dieu. On trouve des idées semblables chez Saint-Augustin (354-430) et John Needham (1900-1995).

[22] TALBI, M., Ibn Khaldun et l’histoire, Maison Tunisienne d’édition, 1973, p. 108, voir plus loin.

[23] Naturaliste français, l’un des fondateurs de la théorie évolutionniste dite « transformisme ».

[24]Les ouvrages de Dieterici, Nyberg qui traiteraient de ce sujet n’ont pu être consultés.

[25] Il en cite un passage du Cours de philosophie positive, ressemblant étrangement à celui étudié « Une progression générale, continuée sans interruption parmi tout le règne suivant, depuis les simples végétaux et les moindres animaux, en passant successivement aux derniers animaux pairs, remontant ensuite jusqu’aux oiseaux et aux mammifères, et, chez ceux-ci, s’élevant graduellement vers les carnassiers et les singes » COMTE, Auguste, Cours de philosophie positive, 1839, IV, 499.

 

[26] En outre, il présente Ibn Khaldun  comme l’  « inventeur de la Sociologie et non Auguste Comte » mais la définition de la « sociologie » en tant que science, le débat sur le ou les éventuels inspirateurs voire « inventeurs » ainsi que le sens du mot « inventeur » lorsqu’il s’agit de science et le rôle d’Ibn Khaldun dans les sciences humaines, méritent une étude plus approfondie ; nous n’allons pas nous y attarder ici.

 

[27] TALBI, M., Ibid.

[28] Muhammad IQBAL (1873-1938), poète, philosophe né au Pandjab, contemporain de Bergson qui contribua à la fondation du Pakistan

[29] Ibid, p. 108. Il est vrai que, dans un sens, la mystique de Teilhard de Chardin traduite par la vision d’un cosmos cyclique, d’un univers évolutif et le rôle de Dieu dans la Création du Monde peut être quelque peu envisagée comme ce qui est décrit par  Ibn Khaldun.

[30] D’après M. Talbi, il s’est inspiré de beaucoup d’auteurs qu’il ne cite pas : « ‘alâ mâ sarrahahu kathîrun min al-muhaqqiqîn », [il se base sur les travaux de nombreux savants parmi les plus sérieux] et il pencherait vers une influence de Miskawayh. Ibid, p. 102.

 

 

 

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