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Allocution du Président de l’Académie
le Professeur
Abdelwahab Bouhdiba
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Monsieur le
Ministre de la culture et de sauvegarde du patrimoine, Son
Excellence Mohamed El-Aziz Ben Achour, et éminent collègue,
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Monsieur le
Président de la Chambre des députés, Son Excellence Fouad Mebazaâ,
et cher ami,
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Monsieur le
Directeur général de l’Alecso, Son Excellence Mongi Bousnina, et
distingué collègue,
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Monsieur le
Professeur Abdelhamid Harama Représentant général de l’Isesco,
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Monsieur le
Professeur Jean Mesnard, Membre de l’Académie des sciences morales
et politiques de France,
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Messieurs les
Ministres, Messieurs les Ambassadeurs,
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Honorables invités,
C’est pour moi un honneur et un plaisir, de vous adresser au nom de
l’Académie tunisienne « Beït al-Hikma », mes plus vifs remerciements
pour votre présence à cette séance inaugurale du Symposium
international que nous consacrons à la commémoration du six centième
anniversaire, d’Abu al-Walid Abderrahman Ibn Khaldûn, l’un des plus
éminents penseurs arabes et des plus illustres symboles de la
civilisation universelle.
Organisée en étroite collaboration avec le Ministère de la culture
et de la sauvegarde du patrimoine, cette Rencontre répond au désir
de Monsieur le Président de la République, Son Excellence Zine El
Abidine Ben Ali, qui a recommandé que 2006 soit proclamée « Année
d’Ibn Khaldûn » et qui a bien voulu accepter que ce Symposium soit
placé sous son haut patronage.
Votre présence et cette grande affluence sont significatives : elles
expriment notre admiration pour la personnalité éclairée d’Ibn
Khaldûn et pour son œuvre lumineuse, ainsi que notre considération
pour son accueillante patrie d’origine qui, n’a cessé depuis lors,
et malgré les aléas et les vicissitudes de son histoire, de
revendiquer haut et fort le message khaldunien. S’inspirant de sa
démarche scientifique et rationaliste pour venir à bout de toutes
les difficultés, la Tunisie suit son exemple, non seulement pour
comprendre son passé, mais aussi pour bâtir son avenir sur la base
de l’action constructive, de l’équilibre social, de l’ouverture
intellectuelle et du principe de la dignité.
De nombreuses études ont été consacrées à Ibn Khaldûn, en Orient
comme en Occident, mais on ne lui a pas encore accordé tout
l’intérêt qu’il mérite. Il y a eu de graves négligences, et pendant
trop longtemps. De plus, certains intrus se sont mis de la partie.
Jusqu’à maintenant, très peu d’études de valeur lui ont été
consacrées, aucune édition scientifique de ses œuvres n’a vu le
jour, mais seulement quelques efforts sérieux, sont venus ces
dernières années, remplacer les éditions bourrées de fautes par
d’autres éditions critiques au vrai sens du mot.
De nos jours, le « Livre des Exemples » (Khitab al-Ibar) et sa
« Propédeutique » (Al-Muqaddima) sont plus que jamais d’actualité.
Nous y puisons des analyses objectives du passé, une vision lucide
du temps présent, malgré ses heurs et ses malheurs, et une vue
prospective audacieuse concernant les sociétés universelles.
Tout comme de nombreux musulmans, dont Averroès (qui l’a précédé
d’environ deux siècles) et Shatibi, son contemporain, Ibn Khaldûn a
entrepris de dépasser la lecture plate des choses pour saisir de
l’intérieur les faits, en inventant des clés pour décrypter le réel.
Il a montré que l’histoire humaine est loin d’être fortuite et
qu’elle ne procède ni d’actes spontanés, ni du caprice du destin.
Elle résulte plutôt de la volonté de l’homme, porté lui même par des
facteurs sociaux, économiques, politiques et culturels qui ont leurs
propres règles et qui pèsent de manière, parfois contradictoire, sur
le cours des événements. En tenant compte de ces facteurs, l’homme
agit avec perpétuité et sagesse, et se prémunit contre l’ignorance
et les bévues. Comme tous les savants authentiques, Ibn Khaldûn a
accompli une véritable mutation en bousculant les méthodes
traditionnelles des chroniqueurs de l’époque, axées sur la
description et l’exhortation, et il les a remplacées par
l’explication des faits selon une logique inédite, dont les secrets
ont été élucidés en partie au moins mais pour la première fois dans
la longue histoire des hommes. Ce saut qualitatif a permis de
comprendre « la rationalité » de l’irrationnel, donnant ainsi toute
sa place à une conception dynamique de l’histoire et ouvrant la voie
à la compréhension des motivations qui sollicitent les sociétés. Il
a ainsi renouvelé la façon décisive et audacieuse la vision du temps
humain qui cesse chez lui d’être une enveloppe vide que l’homme
cherche à remplir tant bien que mal pour devenir une énergie capable
de déplacer les montagnes, le seule façon pour lui de mettre en
valeur toutes ses potentialités et de s’épanouir dans les processus
historiques créateurs. Ce qu’il a essayé en vain de traduire en acte
parmi ses contemporains. Nous avons aujourd’hui à mettre lumière ses
analyses fulgurantes, à emprunter avec lui un chemin fécond et à
nous rendre dignes de l’idée qu’il s’était faite de l’homme. Pour la
première fois dans l’histoire de la pensée, Ibn Khaldûn a créé une
anthropologie universelle dont nous n’avons pas cessé, jusqu’à ce
jour, de percer les secrets. En continuité avec les travaux
d’Averroès et de Shatibi, il a montré que nous sommes les artisans
de notre destin dans les limites assignés certes par Dieu, mais
l’homme reste maître de son devenir pour le meilleur et pour le
pire ; bref, qu’il est libre de ses actes car ses capacités morales
et sa volonté lui permettent de construire sa personnalité et
d’édifier sa propre culture. En parallèle, Ibn Khaldûn a
ingénieusement démonté le mécanisme des sociétés, montrant que
l’esprit de corps (assabia) est le principe moteur de l’Histoire.
Bien plus, (et c’est ce qui a échappé à de nombreux chercheurs), il
a fondé une véritable méthodologie qui s’attache à saisir les faits
au delà de leurs apparences, à les comprendre rationnellement, de
l’intérieur, en les rattachant à leurs antécédents et à leurs
conséquents. Son œuvre a été une théorisation ingénieuse et ce n’est
pas par hasard que ses Prolégomènes ont abouti à l’une des
encyclopédies les plus approfondies et les systématiques qu’ait
connue notre civilisation.
Tout au long des prochaines journées, nous écouterons près de
quatre-vingt dix interventions. Elles s’attacheront à analyser un
prestigieux patrimoine intellectuel qu’il nous appartiendra de faire
revivre et d’exploiter pour le plus grand profit de notre culture
arabe. Nous espérons, ce faisant, pouvoir relever les grands défis
du présent. En fait, le message d’Ibn Khaldûn est pour nous très
précieux, car il nous incite à assumer nos responsabilités et à
faire face aux dangers qui nous guettent aujourd’hui, dangers aussi
graves et aussi ambigus que ceux de son époque.
Dans le cadre de cette commémoration, nous avons consacré à la
jeunesse un place de choix, en organisant une compétition dans nos
établissements scolaires, avec le concours des Ministères de la
culture et de l’éducation. Je voudrais dire à ceux et à celles qui
ont remporté les prix, et à travers eux, à tous les jeunes de
Tunisie. Vous êtes les dépositaires de l’œuvre d’Ibn Khaldûn. Nous
espérons que vous continuerez à la servir, car vous êtes le cœur de
notre nation. Le Président Ben Ali a fondé sa politique sur le
principe de la promotion de la jeunesse. Vous êtes responsables de
message khaldunien, basé sur la prééminence de la raison et de
l’objectivité.
Je voudrais également adresser mes plus vifs remerciements aux
institutions qui nous ont aidé à organiser ce colloque, et en
particulier au Ministère de la culture et de la sauvegarde du
patrimoine, à l’Unesco et à l’Alecso pour leur généreuse
contribution, sans oublier le Ministère de la culture et de
l’information du Royaume frère de l’Arabie Saoudite, qui a participé
par un don de plusieurs calligraphies de citations extraites de
l’œuvre d’Ibn Khaldûn.
Je n’ai garde d’oublier tous mes collègues de l’Académie qui ont
décuplé d’efforts pour assurer le succès de cette rencontre.
Je remercie bien sincèrement mes collègues de Tunisie et des pays
frères et amis. Ils ont accepté notre invitation avec un
enthousiasme qui augure bien de l’avenir des études khalduniennes.
Je leur souhaite un agréable séjour en Tunisie et j’espère que leurs
travaux seront couronnés de succès.
Enfin, je vous prie, Monsieur le Ministre, de bien vouloir
transmettre à Son Excellence le Président Zine El Abidine Ben Ali
nos hommages fervents, ceux de l’Académie « Beït al-Hikma », ceux de
tous les participants et ceux des nombreux amis d’Ibn Khaldûn. Je
vous prie également de lui faire part de notre gratitude pour sa
sollicitude à l’égard du symbole de la pensée arabe éclairée qu’est
Abderrahman Ibn Khaldûn, car pour la première fois dans l’histoire
arabe, il lui a rendu justice et en a fait un véritable partenaire
dans les orientations de la Tunisie nouvelle.
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