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مقالات أكاديمية

مداخلات ندوة بيت الحكمة

تونس 13/ 18 مارس 2006 

                                       محاضرات ألقيت باللغة  العربية


 

LE VOYAGE DE VILLE EN VILLE:

IBN KHALDUN, MARCHAND DE SCIENCE

Gabriel Martinez-Gros

Université de Paris-8

En 1844, le baron de Slane publiait la première traduction de ce qu'il nomma L'autobiographie d'Ibn Khaldûn. Le contenu de l'œuvre lui don­nait raison, mais l'auteur avait choisi un titre tout différent: al-Rihla gharbân wa-sharqân, "Le voyage d'Occident et d'Orient"[1].

Que le voyage résume la vie d'un savant musulman du XIVe siècle — nous dirions d'un intellectuel — ne surprendra pas. Dès les premiers siècles musulmans, un système d'enseignement pour l'essentiel oral, fondé sur la transmission exacte d'une matière immuable et fragile, et sur la présence physique du maître et du disciple, avait multiplié les itinéraires savants des assoiffés de connaissance[2]. Car acquérir un savoir, c'était l'entendre, de la bouche même de celui qui l'avait reçu en son temps, et dans les mêmes conditions, d'un maître irrépro­chable[3]. L’isnâd, chaîne de générations d'enseignants, garants du vrai, témoigne de l'authenticité séculaire des sciences déci­sives, droit, éxégèse, et langue de l'Islam. Les Tabaqât, qui re­censent ces chaînes, font une large place au voyage de ville en ville et de maître en maître. Plus tard, à partir du XIIe siècle, quand l'effondrement des califats et la dislocation politique du monde musulman ne lui laisseront plus d'autre principe d'unité que sa religion, l'universalité de son savoir et la solidarité de ses savants paraîtront seules capables de l'incarner en­core. Sous la plume du pèlerin Ibn Jubayr, l'itinéraire se ramène souvent aux villes, les villes à leurs mosquées, et les mosquées aux maîtres qu'on y écoute.

Un  curriculum vitae original

C'est bien à ce genre littéraire du recensement des maîtres (fahrasa)[4], qu'appartient à première vue la Rihla d'Ibn Khaldûn. Les pre­mières dizaines de pages évoquent en effet, dans les termes convenus de la bio­graphie savante, les hommes qui ont compté dans l'éducation de l'auteur Mais très vite, dès l'adolescence close, le récit s'écarte du milieu des doctes pour celui des puissants. Comme le fait remarquer avec justesse A. Chaddadi,

"l'autobiographie d'Ibn Khaldûn n'est, dans son intention première, qu'une notice biographique où il a voulu, comme tant d'autres, préciser lui-même pour la postérité son curriculum vitae. Son originalité réside dans ses proportions peu communes, mais surtout dans la dimension historique qui la traverse de bout en bout"[5]  

On attendait un dictionnaire de la science et de ses serviteurs; on a presque une chronique des princes et de leurs conflits, tels que l'auteur les a vus traverser sa vie.

Le propos est délibéré, bien sûr, et la conclusion claire. Si la trame politique se substitue à la litanie des professeurs, c'est que les vicissitudes du pouvoir, aux yeux d'Ibn Khaldûn, ont pesé plus lourdement sur sa vie savante  que l'héritage reçu des maîtres.

Comment? Pourquoi lier si étroitement savoir et pouvoir, en un temps où la plupart des hommes de religion n'apercevaient sans doute dans la bataille politique qu'un amas confus d'intrigues sordides et sanglantes, dont la Rihla elle-même ne nous épargne pas le détail? En fait, le chaînon manquant du raisonnement, c'est justement la ville.

La ville, luxe de la civilisation

Il faut ici quitter quelques instants la Rihla pour le grand ouvrage d'Ibn Khaldûn, la Muqaddima, où il définit les traits constants des sociétés humaines. Ibn Khaldûn y oppose deux formes fondamentales d'existence: celle des "Bédouins" (badw, badâwa ), et celle de la sédentarité (hadâra), ou mieux, et plus simplement, de la ville ( madîna, tamaddun ). Cette distinction tranchée, qui ignore la division ville/campagne plus familière à l'Occident, doit suffire à nous mettre en garde contre le sens que nous prêtons spontanément aux mots. La "bédouinité" ne désigne pas seulement l'économie pastorale des régions arides à laquelle nous associons aujourd'hui ce terme, mais aussi certaines formes d'agriculture:

"Les bédouins ont un genre de vie naturel (ma‘âsh tabî‘î ): agriculture (falah ) et élevage (qiyâm ‘alâ-l-an‘âm)"[6].

 

Mais la ville ne méconnaît pas davantage les travaux des champs. Non seulement Ibn Khaldûn place l'agriculture au premier rang des métiers citadins, mais il affirme, contre toute vraisemblance si nous nous en tenons à notre conception de la ville, que les prix agricoles y sont d'autant plus bas que la population y est plus nombreuse[7]. La chose s'explique au contraire aisément si on considère que la majorité de la population citadine est occupée à la pro­duction agricole; et que la ville, selon Ibn Khaldûn, s'étend aux riches régions cultivées, souvent délimitées par l'extension d'un réseau d'irrigation, qui en­serrent et nourrissent ce que nous avons coutume d'entendre par "espace ur­bain"[8].

Mais alors, où passe la différence entre ville et bédouinité? Dans l'existence, ou non, d'un superflu. Les bédouins

"s'en tiennent au strict nécessaire (muqtasirûn ‘alâ-l-da­rûrî)" pour la nourriture, l'habitation, le vêtement et le reste. Il n'ont rien au-delà d'utile (hâdjî) ou de perfectionné (kamâlî )"[9].

En revanche, "si les Bédouins améliorent leurs conditions de vie, et acquièrent plus de richesse et de bien-être qu'ils n'est nécessaire", ils se lais­sent gagner par les habitudes de luxe (taraf ) propres à la ville [10].

"Luxe" comporte une évidente condamnation morale. Elle a dis­paru lorsque, quelques centaines de pages plus loin, Ibn Khaldûn distingue "subsistance" et "profit". L'une et l'autre n'ont d'autre source que le travail des hommes. Mais on nomme "subsistance" (rizq) cette part du travail qu'on con­somme, et "profit" (kasb ) celle dont on n'use pas directement:

 "La succession d'un défunt est un profit pour lui; on ne peut l'appeler "subsistance" puisqu'il n'en a pas tiré parti (il ne l’a pas consommée). Par contre, pour les héritiers, l'héritage est leur subsistance".[11]

La vie bédouine ne connaît que la subsistance. La ville, grâce à la densité de sa population, à la masse de ses producteurs, à une division accrue du travail, admet un profit (kasb). Et ce profit, ce sont les activités de "luxe" dont la ville a seule le privilège, parce que l'abondance de sa main d'œuvre permet d'y dégager un surplus de travail, et de l'affecter ailleurs qu'à la satis­faction des besoins élémentaires qui occupent tous les soins, et toutes les res­sources, du monde bédouin. Parmi ces travaux inconnus des Bédouins, le commerce, les arts et les métiers — maçons, menuisiers, tisserands, orfèvres, sages-femmes, médecins, libraires et copistes —, et enfin, les sciences.

La ville, création politique

La science en effet tient à l'enseignement, art citadin par excel­lence[12]. Les savants manifestent le luxe suprême de la vie citadine, et c'est à eux qu'Ibn Khaldûn consacre le dernier livre de son vaste tableau des sociétés humaines, engagé avec la vie bédouine.

Si l'une et l'autre de ces formations sociales sont "naturelles" selon l'auteur, son propos explicite, tout comme le plan qu'il a choisi, impliquent une claire hiérarchie. La vie bédouine fut première dans l'histoire humaine. La ville vint ensuite, avec l'accumulation des hommes et du travail. La cité est le but du bédouin, parce qu'il lui envie le superflu dont il est dépourvu, mais surtout parce qu'il peut s'en emparer. C'est entre l'analyse de la culture bé­douine et celle de la civilisation citadine qu'Ibn Khaldûn place l'essentiel de sa réflexion sur le pouvoir.

Et pour cause. A ses yeux, tout pouvoir procède, directement ou indirectement, du monde bédouin, et de ses solidarités traditionnelles, qu'on dira "tribales" pour faire court. Lorsque ces solidarités, le plus souvent ré­duites à des groupes de quelques centaines d'individus, s'étendent et se généra­lisent, à l'appel d'un message religieux par exemple, cette ‘asabiya  — c'est ainsi que l'auteur désigne cet esprit de clan dans son expansion — balaye sans peine les défenses citadines, qu'aucune communauté d'intérêts ou de sang d'une telle force ne nourrit[13]. La ville en effet, obéit aux lois de la monarchie, comme la bédouinité à celles de la tribu. Victorieux, les bédouins s'y plieront à leur tour, et perdront en quelques générations le sens — et jusqu'au souvenir — de leur communion originelle.

Mais c'est peu de dire que la monarchie s'établit dans la ville. En vérité, elle la conforte toujours, et la crée souvent:

 

"Pour (la ) construire, il faut un ensemble de main-d'œuvre et de coopération. Ce n'est pas là une de ces choses qui sont d'obligation et d'intérêt général, en ce sens que tous les hommes les désirent et y sont portés de leur gré. En réalité, il faut qu'ils y soient contraints et forcés. C'est le sceptre royal qui les y pousse, ou la promesse d'une récompense. Mais ces encouragements doivent être si considérables que seule une dynastie (dawla), une monarchie (mulk ) peut les offrir. L'une et l'autre sont donc indispensables à la cons­truction des cités"[14]

Sans doute aura-t-on reconnu que ces cités sont en fait des capitales (amsâr ). Tous les exemples qu'Ibn Khaldûn apporte au secours de sa démons­tration — Bagdad, Kairouan, Cordoue, Le Caire, Mahdiya, Kûfa — confir­ment cette impression. C'est aussi que les capitales seules manifestent cette pleine diversité des métiers, cette division achevée du travail, qui autorise l'éclosion de la science. Un peu plus loin, Ibn Khaldûn oppose la richesse et l'assise démographique de Fès, à celles, bien plus réduites, de Tlemcen, siège de la petite dynastie des ‘Abd al-Wâdides, et plus encore d'Oran, d'Alger, de Biskra, ou de plus petites bourgades encore, dépendantes d'un pouvoir lointain

"qui n'ont guère que leur travail pour vivre (...). Leurs habitants sont gênés, pauvres, indigents, parce que ce travail ne réussit pas à les faire vivre, et encore moins à leur procurer un superflu qui puisse se transformer en profit (kasb )"[15]

Ville et commerce

Voilà donc la réponse à la question que nous posions plus haut. Le lien nécessaire du politique et de la science est noué par, et dans, la ville, que le pouvoir fonde, où la science se fonde. Même si la monarchie ne tire pas la ville du néant, elle est seule capable de précipiter cette accumulation artificielle du capital et du travail où se reconnaît la grande métropole, et où fleurissent les sciences. L'inverse se vérifie aisément. Même s'il arrive qu'une capitale sur­vive à la fin de l'empire qu'elle exerçait au nom d'une dynastie, le déclin est tôt ou tard inévitable:

" Comme tout nouveau régime doit effacer la trace de son prédécesseur, il transfère la population de l'ancienne capitale dans la sienne (...)Finalement, il ne reste plus dans l'ancienne capitale que des marchands, des journaliers, des vagabonds, et la popu­lace"[16].

Le sort des savants est alors scellé:

"(Bagdad, Cordoue, Kairouan, Basra, Kûfa ) étaient au début de l'Islam des villes peuplées et policées; les sciences y étaient à l'honneur(...). Mais quand vinrent la décadence et la dispersion, ce fut aussi la fin de la science et de l'enseignement, dont la tradition fut transportée ailleurs. Aujourd'hui, science et enseignement subsistent au Caire, parce que l'Egypte est un pays de haute culture (...). Ces conditions favorables se sont accrues depuis deux cents ans sous les Mamelouks, depuis le règne de Saladin"[17].

La science suit donc bien la puissance...

Dès lors que la mainmise d'une métropole est consolidée cepen­dant, elle tire parti d'un autre biais d'"accumulation du capital" (tanmiyat al-mâl): le commerce. La définition en est simple, nous dit Ibn Khaldûn: acheter bon marché et vendre cher[18]. Sans doute les fluctuations des cours sont-elles partout fréquentes, et largement imprévisibles. Il existe toutefois, de l'aveu de l'auteur, un grand déséquilibre constant, qui suffit à nourrir un commerce ré­gulier: c'est celui du prix des denrées "nécessaires" dans les villes d'une part, dans le monde bédouin de l'autre. Dans le monde bédouin, la faiblesse de la force de travail dispo­nible, la grossièreté des techniques, font monter les prix; dans les villes au contraire, l'abondance de main-d'œuvre tend à les abaisser. Ainsi les voyages les plus fructueux portent les marchands maghrébins vers les terres les plus clairement bédouines, et les plus difficiles d'accès: l'Afrique noire, où ils vendent le "nécessaire" (sel ou tissus), et retirent le "profit" du superflu (esclaves et or)[19]. L'échange accroît donc l'avantage du citadin[20].

Ibn Khaldûn, ou les voies d'un citadin

Armés de ces concepts centraux dans la pensée d'Ibn Khaldûn, nous pouvons revenir à la Rihla et à l'application qu'il en fait dans l'examen de sa propre vie. car il y aurait quelque naïveté à croire, comme on a paru y in­cliner trop souvent, qu'un théoricien aussi exigeant ait renoncé à se considérer comme un objet de sa propre théorie.

Ibn Khaldûn naît en 1332, de parents andalous, à Tunis. S'il y avait alors, au Maghreb, des villes qu'on pût qualifier de capitales, au sens que nous avons donné à ce terme, Tunis était, avec Fès, indiscutablement de celles-là. La dynastie hafside, qui y régnait, tirait sa légitimité du vieil empire almohade. Une antique culture sédentaire, héritée de Carthage et de Rome, lui donnait un reste d'avantage sur les régions bédouines du reste du Maghreb, même si les effets des invasions arabes hilaliennes ne cessaient d'en diminuer l'importance. Enfin, depuis le milieu du XIIIe siècle, Ibn Khaldûn en est la preuve vivante, l'activité y était vivifiée par l'apport des émigrés andalous, victimes de la Reconquête.

Cette culture sédentaire et savante encore solide donna au jeune Ibn Khaldûn une éducation soignée, pour l'essentiel assurée par des maîtres an­dalous. Il a seize ans quand le désastre survient, en 1348-1349. L'année précé­dente déjà, le sultan mérinide de Fès a occupé Tunis, portant aux Hafsides un coup dont ils ne se relèveront jamais tout à fait du vivant d'Ibn Khaldûn. Mais surtout, cette année-là, la Peste noire s'abat sur la ville, y exterminant littéra­lement le milieu savant andalou:

"La terrible peste vint attaquer la civilisation en Orient comme en Occident, et ravagea les nations en emportant une partie de notre génération. (...) Elle surprit les dynasties vieillissantes, af­faiblit leur puissance, et abrégea leur vie. (...) La civilisation décrut avec la population; les villes et les villages se dépeuplèrent, les dy­nasties et les tribus s'affaiblirent. La face du monde habité changea. Comme si la voix de l'univers appelait ce monde à oublier et à se restreindre..."[21].

Et comme pour mettre le point d'orgue à ce recul de la civilisation, surtout urbaine, la même année, le sultan mérinide Abû-l-Hasan, maître de la plus puissante dynastie du Maghreb, dont il semblait en mesure de refaire l'unité, est écrasé par les tribus des bédouins arabes à Kairouan. La ville et la monarchie reculent ensemble. Le savant les suit.

L'errance politique

C'est exactement ce que va faire le jeune Ibn Khaldûn. Abandonnant Tunis dévastée, il gagne Bougie, puis Fès. Il y rejoint les maîtres qu'il avait pu écouter pendant la brève occupation de la ville par Abû-l-Hasan, et qui ont survécu à la peste et au naufrage de l'expédition mérinide[22]. Mais plus fondamentalement encore, il y rejoint le pouvoir sédentaire, la seule dy­nastie dont on puisse escompter qu'elle saura rassembler, dans sa capitale, la masse critique d'hommes et de travail nécessaire à l'éclosion des sciences.

On a dit Ibn Khaldûn "intrigant" parce qu'en vingt-cinq ans de carrière (1350-1375 environ), il est passé deux ou trois fois au service de cha­cun des quatre ou cinq pouvoirs qui se divisent alors l'Occident musulman. Mais il a moins trahi ces dynasties qu'elles ne l'ont trahi, en échouant dans leurs vastes projets impériaux. Jamais son soutien n'a manqué à une monarchie vigoureuse. Après l'échec d'Abû-l-Hasan devant les Arabes et la peste, en 1348-1350, Ibn Khaldûn est aux côtés de ses fils : Abû ‘Inân lorsqu'il reprend Tunis, en 1358, puis ‘Abd al-‘Azîz lorsqu'il engage, en 1367, la reconquête de Tlemcen et du Maghreb central. Tous deux échouent, et la mort d'‘Abd al-‘Azîz, en 1372, marque les vrais débuts de la retraite politique d'Ibn Khaldûn.

Fallait-il chercher sa voie dans le vieil Andalus? Ibn Khaldûn fut toujours bien reçu à Grenade, mais le royaume était minuscule, et le vizir Ibn al-Khatîb, un ami, n'en veillait pas moins jalousement sur ses prérogatives. Convenait-il de rejoindre les Hafsides, de renouer avec les fidélités familiales? Tunis était ruinée, mais une principauté vigoureuse s'édifiait à Bougie, et pou­vait espérer rassembler l'est de l'Afrique du nord. Ibn Khaldûn en devint le vizir, mais son souverain fut battu et tué par son rival de Constantine. Fallait-il s'enfoncer davantage dans le monde bédouin pour y saisir les forces vives de l'avenir? Voici Ibn Khaldûn au service des maîtres de Tlemcen, concluant pour leur compte de fragiles alliances avec les tribus arabes qui se vendaient au plus offrant. Les Tlemcéniens s'acharnaient à conquérir Bougie, pour dominer du moins l'espace central — le plus pauvre et le plus "bédouin"— du Maghreb. En vain. Pendant une génération entière (1348-1378), une sorte de malédiction semble poursuivre tous les projets dynastiques maghrébins, et les carrières de leurs serviteurs.

Certains, comme Ibn al-Khatîb, y perdront la vie. Ibn Khaldûn, lui, s'efforcera de comprendre. Sa conclusion, qu'il dira vingt fois dans la Muqaddima, c'est que la civilisation urbaine a subi un coup fatal dans un Maghreb où ses racines manquaient depuis toujours de profondeur. Une démo­graphie ruinée par la Peste a considérablement élargi l'espace bédouin — pauvre et faiblement peuplé — et ôté toute chance d'autorité durable à des dy­nasties dont les fondations citadines sont trop étroites et trop clairsemées. Au Maghreb, les solidarités de clan sont fortes, et les entreprises dynastiques se multiplient, par conséquent. Mais les villes y sont trop faibles pour que ces entreprises trouvent à s'épanouir en monarchies stables. Les souverains ne s'y dégagent jamais de l'emprise des "tribus". Dans une société aussi fruste, aussi pauvre en hommes et en surplus, la science n'a, semble-t-il, guère sa place. Or c'est là que va naître l'œuvre d'Ibn Khaldûn.

On connaît le passage célèbre de la Rihla. Forcé de quitter al-Andalus où il avait trouvé refuge, en butte à la méfiance ouverte du maître de Tlemcen, qui ne lui pardonne pas son soutien au dernier soubresaut de l'impérialisme mérinide, Ibn Khaldûn est sollicité, une fois de plus, d'aller quérir l'indispensable alliance de tribus arabes:

Je fis mine d'accepter, et je quittai Tlemcen. Parvenu à al-Batha, je bifurquai à droite, vers Mendès, et gagnai les tribus des Awlâd ‘Arîf, qui résidaient à l'ouest du mont Guzul. Elle me reçurent à bras ouverts (...) Je fus bientôt installé, avec ma famille, à Qala‘at ibn Salâma, dans le pays des Banû Tajîn, que le sultan avait concédé en fief aux Awlâd ‘Arîf. J'y résidai pendant quatre ans [23](...)C'est là que je commençai la rédaction de mon ouvrage (le  Kitâb al-‘Ibar), et que j'en achevai l'Introduction (Muqaddima). Je la conçus selon un plan original qui me fut inspiré dans la solitude de cette retraite. Mon esprit fut pris dans un torrent de mots et d'idées que je laissai décanter et mûrir pour en recueillir toute la moelle"[24]

On a souvent évoqué l'image, presque romantique, du génie soli­taire reclus sur le rocher de la Qala‘a, pour y écrire, dans les ténèbres de la barbarie, les pages fulgurantes qui éclairaient le sens du monde qu'il venait de quitter. Ibn Khaldûn lui-même ne dément pas cette version, en prêtant à sa re­traite bédouine l'allure du renoncement religieux. Mais comment comprendre ce séjour à la lumière des conceptions politiques et sociales qu'il devait y jeter sur le papier? Ou encore: comment la Muqaddima  peut-elle expliquer les conditions de l'écriture de la Muqaddima ?

Une science bédouine?

En principe, la contradiction est totale. La science est le privilège de la ville, les bédouins sont supposés l'ignorer. Mais il faut en rappeler la raison: c'est que la science est le fruit de l'enseignement. Or, l'enseignement est un art dont la qualité des travaux est garantie, on s'en souvient, par l'isnâd, c'est-à-dire la chaîne des générations des maîtres du métier. Le monde bédouin est étranger à cette accumulation, dans le temps et dans l'espace, de la richesse comme du sa­voir. La ville seule jouit du luxe  d'une mémoire savante; seule elle sait trans­mettre .

Mais telle n'est précisément pas la matière de la Muqaddima  Il n'y a rien là qui soit hérité d'une tradition. Son auteur y insiste dès l'introduction: les principes de sa réflexion, que le lecteur verra plus tard jouer dans l'histoire uni­verselle, sont totalement nouveaux. Si nouveaux qu'Ibn Khaldûn doit leur donner un nom — science du ‘umrân,  de la civilisation, ou de la vie des hommes en so­ciétés. « Sociétés » au pluriel, car, pour la première fois peut-être, toute l'humanité y est convoquée, et le fait bédouin y reçoit toute sa place. On n'y reconnaît pas seu­lement son antériorité naturelle — qu'aucun Arabe ne peut ignorer—, mais sa puissance fondatrice toujours vivante. La ville ne touche à la perfection de sa civilisation que sous un pouvoir neuf. Or, il n'est pas d'autre matrice du pou­voir que le monde bédouin. La ville est paradoxalement incapable d'engendrer ces rois qui la distinguent, de sorte que, dans la pensée d'Ibn Khaldûn et dans le plan de la Muqaddima, la monarchie, née parmi les bédouins pour régner sur les citadins, semble suspendue entre les deux cultures, dont elle souligne, parmi les échanges nécessaires, l'un des plus essentiels et des plus méconnus.

Mais cette méconnaissance ne pouvait être levée qu'au Maghreb, où la peste et les tribus arabes avaient décharné les villes et éreinté les monarchies au point d'en faire apparaître l'ossature bédouine. S'il est vrai que le pouvoir va toujours des bédouins vers la ville, la compréhension des mécanismes du pouvoir vient d'un ci­tadin que l'épuisement de son monde oblige à vivre parmi les bédouins. En somme, il fallait la Qala‘a des Banû Salâma pour écrire la Muqaddima. C'est du moins ce qu'Ibn Khaldûn laisse entendre en invoquant "le brusque torrent de mots et d'idées" qui lui vint soudain dans sa retraite arabe.

Regagner la ville: l'Egypte

Mais l'œuvre achevée, il faut la faire connaître, l'enseigner. Les villes reprennent leurs droits. Le Maghreb n'en a plus qui en soit digne, pas même Tunis[25]. Une seule monarchie véritable demeure sur le versant occidental de l'Islam, et une seule capitale: ce sont les Mamelouks d'Egypte, vainqueurs un siècle plus tôt des Mongols et des Croisés, et Le Caire, dont Ibn Khaldûn ne se lassera jamais de célébrer les grandeurs[26] Cette science qu'il a fondée, et dont le Maghreb bédouin ne peut recevoir la semence, il va la porter à la ville. Comme le marchand qui a bravé le désert pour acheter en Afrique l'or et les esclaves, mais qui ne trouverait nul profit à les écouler sur place, Ibn Khaldûn va vendre à l'Egypte, et à la plus solide monarchie de son temps, la science du pouvoir acquise parmi les bédouins arabes de la Qala‘a. En octobre 1382, pré­textant l'obligation du pèlerinage, il s'embarque pour Alexandrie. Il a cin­quante ans.

Longtemps, l'Egypte ne le décevra pas. Il y arrive l'année même de la prise du pouvoir par le sultan al-Zâhir Barqûq, qui dépose la lignée de Qalâwûn, compagnon de Baybars et vainqueur des Croisés[27]. D'emblée, le sul­tan comble de faveurs le savant maghrébin: chaire professorale dans l'une des madrasa-s du Caire, charge de qâdî  malikite, puis direction d'une khânaqa — établissement d'enseignement supérieur soufi. Pour la première fois depuis son ado­lescence à Tunis, Ibn Khaldûn retrouve l'un des caractères distinctifs d'une capitale véritable: un milieu savant qui ne se réduit pas au cercle des courti­sans. En Egypte, pour des raisons qu'il explique dans la Muqaddima, les sultans ayyoubides, et surtout mamelouks, non contents de fonder des établissements d'enseignement et de prière, les ont richement dotés de terres exemptes de l'emprise de l'Etat et de la menace de confiscation[28].

Mais ce calme sédentaire ne dure pas. En 1391 éclate une grave révolte, au cours de laquelle le sultan Barqûq perdra quelques mois le pouvoir. Restauré, il se montre impitoyable avec ceux des hommes de religion qui n'ont pas su dénoncer l'usurpation. Ibn Khaldûn est de ceux-là. Il perd sa charge de qâdî et la direction de son établissement. Il retrouvera plus tard la faveur du souverain, puis, à plusieurs reprises jusqu'à sa mort en 1406, les fonctions de juge. Mais sa lucidité ne s'y trompe pas. Les événements de 1391 dépassent les péripéties d'une lutte pour le pouvoir. C'est, en réalité, la fin d'une dynastie

Déjà, les rentrées se font moins importantes que les sor­ties, les revenus fiscaux se révèlent insuffisants pour payer et entre­tenir les troupes(...). De plus, ayant abandonné leur rudesse pour une vie de raffinement, les hommes du gouvernement ont perdu beau­coup de leur valeur guerrière. C'est à ce moment qu'un de leurs chefs, soucieux de sauver l'Etat (...), cherchera à s'emparer du pou­voir, invitant les autres à renoncer à l'opulence"[29]

On l'a compris: c'est le rôle d'al-Zâhir Barqûq. Restriction des dé­penses, mainmise du pouvoir sur toutes les recettes, Ibn Khaldûn décrit, avec une remarquable justesse, et presque dans les mêmes termes que l'historien moderne, l'évolution du régime mamelouk au XVe siècle[30]. Mais ce rétablisse­ment de l'Etat se fait au détriment de la richesse de la ville, dont les profits sont largement confisqués. La science en souffre la première. La destitution d'Ibn Khaldûn n'est pas l'infortune personnelle d'un clerc imprudent. C'est le signe d'une contraction de la culture urbaine et de la science. En Egypte aussi, comme au Maghreb, la ville recule. Ici encore, notre auteur voit jouer sous ses yeux, et à son détriment, les lois de sa science de la civilisation.

Tamerlan

Logiquement, le recul de la ville, c'est l'avancée du monde bédouin. La fin de la Rihla  le vérifie. Assoupi depuis un siècle, le péril mongol se réveille brusquement sous l'impulsion d'un nouveau chef, Tamerlan. En 1398-1399, il a ravagé l’Iraq et l'Anatolie, réduit Bagdad et Sivas en cendres. L'année suivante, il attaque la Syrie, possession mamelouke, livre Alep à un sac mémorable, et assiège Damas. Contre son gré — il a près de soixante-dix ans —, Ibn Khaldûn doit accompa­gner l'expédition de secours égyptienne, qui se retire bientôt sans gloire. Désespérée, la ville charge les hommes de religion de porter au conquérant sa capitulation, au moindre prix possible. Ibn Khaldûn est avec eux.

Les voici assis en silence autour de Tamerlan, à demi plénipoten­tiaires, à demi prisonniers, l'esprit paralysé par ces montagnes de têtes coupées que le conquérant a coutume de faire édifier pour l'exemple de ceux qui voudraient lui résister. Mais cette fois encore, le commerce du savoir va sauver notre héros. Tamerlan a appris l'existence de ce savant maghrébin. Il l'interroge sur les villes de ce pays lointain dont il a entendu parler, Fès, Ceuta, Tanger, Sijilmâsa..., et dont il le chargera de coucher par écrit la description. Puis il l'écoute exposer en quelques mots les principes de sa science de la civilisation, et sollicite son avis sur des points de tradition historique.

Double vente, en vérité: celle du savoir du sédentaire maghrébin au monarque asiatique encore bédouin, d'une remarquable curiosité intellectuelle, avouera Ibn Khaldûn, et qui semble en passe d'édifier le plus vaste empire que l'Islam ait connu depuis cinq siècles; mais aussi vente du pa­trimoine arabe de l'Islam à ce Turc qui n'en comprend pas la langue, mais dont la puissance marque l'irrémédiable suprématie des Bédouins du nord (Turcs et Mongols) sur ceux du sud (Arabes)[31].

Le profit est mince. Damas sera brûlée. Maigrement doté, Ibn Khaldûn rejoint péniblement l'Egypte, détroussé en route par des Arabes no­mades que l'insécurité a enhardis. Il vérifiera pourtant jusqu'au bout les prin­cipes de sa science. Après avoir vendu la connaissance du Maghreb au Mongol Tamerlan, il adresse sa dernière lettre, sur laquelle se ferme la Rihla, au sul­tan de Fès. Il l'y entretient des Mongols, bien sûr, de leur histoire, de leurs usages si proches de ceux des bédouins arabes d'Afrique du nord. On com­prend mieux l'ampleur que la Rihla accorde aux quelques semaines passées au camp tatar[32]. Sans doute la peur, la conscience d'un moment rare, contribuent-elles à l'expliquer. Mais surtout, cette rencontre joue, dans l'économie de ce commerce savant dont Ibn Khaldûn a créé théorie et pratique, un rôle symé­trique de celui de la retraite à la Qala‘a et du départ pour l'Orient. Il allait alors enseigner les lois du Maghreb bédouin à l'Orient citadin. Le déclin de l'Egypte a inversé la démarche. C'est la ville maghrébine qu'Ibn Khaldûn fait connaître au chef tatar; et c'est du mode de vie des  bédouins mongols qu'il informe, au con­traire, la dernière capitale de quelque poids du Maghreb, Fès.la mérinide

Mais si le sens de l'échange s'est retourné, le diagnostic se confirme. Partout, décidément, la ville recule. Ibn Khaldûn, comme tant d'autres, s'en la­mente. Mais presque seul, il a su en faire l'occasion d'élargir la connaissance, en jetant les fondations d'un intelligence réciproque du monde citadin, où il était né, et du monde bédouin, dont il avait appris les règles, comme le mar­chand de Fès ou du Caire devait apprendre celles de l'Afrique subsaharienne pour en rame­ner son profit. Peut-être n'est-ce pas attenter au respect qu'on doit à ce puissant génie que de voir en lui un habile, lucide, et courageux trafiquant de science.

 


 

[1]Titre restitué par la traduction d'Abderrahman Cheddadi, Paris, 1980, que nous utiliserons. L'édition complète du texte a été publiée par Ibn Tâwît al-Tandjî, Le Caire, 1951.

[2] Sur ces problèmes et d’autres, on consultera H. Touati, Islam et voyage au Moyen Age, Paris, Seuil, 2000.

[3]Voir, outre le livre de Houari Touati mentionné dans la note précédente, l'article classique de G. Vajda, "Idjâza", dans l'Encyclopédie de l'Islam.

[4]Voir EI, s. v. "Fahrasa" (C. Pellat)

[5] A Cheddadi, Le voyage...., Introduction, p. 21. Entendons ici, par "historique", poli­tique

[6]Muqaddima, édition al-Dâr al-tunisiya li-l-nashr, Tunis, 1984(=Muqaddima ), I, p. 166; trad Vincent Monteil, Discours sur l'histoire universelle, Paris, 1978, (Discours ), I, p. 243.

[7]Muqaddima,  II, p. 438; Discours, II, p. 749-750.

[8]Comme beaucoup d'autres, ce trait n'est pas particulier à Ibn Khaldûn. On relira à ce propos le livre fondamental d'André Miquel, La géographie humaine du monde musul­man, en particulier le chapitre qu'il consacre aux campagnes musulmanes, III, p. 87-94. On y trouvera une description de Boukhara par Ibn Hawqal (p. 88-89) qui inclut d'évidence le ruban irrigué du Zarafshân, et donne à la "ville" un diamètre de 70 kms...

[9]Muqaddima, I, p. 166; Discours, p. 243

[10]Muqaddima, I, p. 165; Discours, I, p. 242

[11]S'il le consomment, évidemment. Muqaddima, II, p. 460; Discours, II, p. 784-785

[12] Cette assertion est incompréhensible si l'on ne garde pas à l'esprit le lien, évident pour l'Islam classique, entre savoir et isnâd, comme nous l'avons dit plus haut. "L'enseignement, comme on l'a vu, est un art (sinâ'a). Or les arts ne se multiplient que dans les grandes villes (amsâr ). Leur qualité dépend du développement de la civilisation, de la culture (hadâra ) et du luxe (taraf ), dans les cités où l'art est un superflu (za’id ‘alâ-l-ma‘âsh ). Quand les produits du travail dépassent les besoins, l'excédent est employé à des activités autres que de simple subsistance (mâ warâ’-l-ma‘âsh  ). Ces activités, qui sont le propre de l'homme, concernent les sciences et les arts.". Muqaddima, II, p. 526; Discours , II, p. 896

[13] L'exemple par excellence de cette foudroyante expansion d'une ‘asabiya  au détriment de vieilles monarchies sédentaires, ce sont évidemment les conquêtes arabes du VIIe siècle, au détriment de Byzance et de la Perse.

[14]Muqaddima, II, p. 413; Discours, II, p. 709-710.

[15]Muqaddima, II, p. 436-437; Discours, II, p. 747-748

[16]Muqaddima, II, p. 453; Discours, II, p. 774

[17]Muqaddima, II, p. 527; Discours, II, p. 896-897

[18]Muqaddima, II, p. 475; Discours, II, p. 807-808

[19]Ibid.

[20]Muqaddima, I, p. 201; Discours, I, p. 301-302 "(Les bédouins) ont besoin des villes pour le nécessaire, les citadins ont besoin des Bédouins pour le superflu":  hâjatuhum ilâ-l-amsâr fî-l-darûrî, wa-hâja ahl al-amsâr ilayhim fî-l-hâjî wa-l-kamâlî.

[21]Muqaddima, I, p. 63, Discours, I, p. 61-62

[22]Naufrage au sens propre, puisqu'une partie de la flotte qui ramenait vers l'ouest la suite du sultan de Fès sombre au large de Bougie. Nombre de savants, et d'ouvrages, y périrent.

[23]De 1377 à 1381. Ibn Khaldûn a donc entre 45 et 49 années solaires.

[24]Rihla, p. 228-229; Voyage, p. 141-142. On trouvera dans l'édition d'Ibn Tâwît al-Tanjî, p. 228, notes 2 et 4, un essai de localisation des lieux, dans l'Oranie d'aujourd'hui, entre Tiaret, Relizane et Frenda.

[25]Dont le roi hafside n'est plus qu'un souverain nomade, sans cesse guerroyant contre ses provinces révoltées. Rihla, p. 230-233; Voyage,p. 144-147

[26]Rihla, p. 246-248; Voyage, p. 149.

[27]Barqûq règnera jusqu'en 1399, et ouvrira la liste des souverains circassiens de l'histoire mamelouke, qui se prolonge jusqu'aux Ottomans (1517). Sur l'époque mame­louke, voir la synthèse de J-C Garcin, Histoire générale de l'Afrique  (UNESCO), IV, p. 405-431, et en particulier p. 423-430 ; et la thèse de Julien Loiseau, Reconstruire la maison du sultan ; ruine et recomposition de l’ordre urbain au Caire (1350-1450), publications de l’Institut Français d’Archéologie Orientale, Le Caire, sous presse.

[28]En waqf. Sur les pratiques des sultans égyptiens, et leurs mobiles, voir Muqaddima, p. 527; Discours, p. 896-897.

[29]Rihla, p. 314; Voyage, p. 190.

[30]Voir J-C Garcin, Histoire générale de l'Afrique, loc. cit. supra (note 26)

[31]J'ai simplement résumé, dans ce dernier membre de phrase, la pensée d'Ibn Khaldûn, qu'on retrouvera dans la Rihla,  p. 352, et dans Voyage , p. 216

[32]Environ un septième du récit de la longue vie d'Ibn Khaldûn.

 

 

 

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