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مقالات أكاديمية

مداخلات ندوة بيت الحكمة

تونس 13/ 18 مارس 2006 

                                       محاضرات ألقيت باللغة  العربية


 

La perception de la pensée d’Ibn Khaldoun par les réformateurs tunisiens

Khalifa Chater

 

La lecture des œuvres des réformateurs tunisiens du XIXe siècle atteste qu’ils ont lu Ibn Khaldoun, intériorisé sa rhétorique et adopté le concept clef de sa pensée, à savoir le oumran, qu’ils ont re-actualisé et de fait redéfini. Certes, la volonté de modernisation et l’idealtype des Lumières qu’elle a générée sont nés essentiellement sous l’influence de l’Europe, par une prise de conscience du déclin, traduit par l’inégal rapport de forces, essentiellement sur le terrain militaire (l’expédition de Bonaparte, en Egypte  en 1798, l’expédition d’Exmouth contre Alger, Tunis et Tripoli en 1816, l’occupation d’Alger en 1830 et les multiples velléités d’intervention qui les accompagnèrent). Ils prirent conscience de la nécessité de l’emprunt à l’Occident pour relever le défi historique qu’il met à l’ordre du jour[1]. Mais il fallait légitimer cette démarche, la justifier par la rédaction de fatwa(s) idoines, formelles ou effectives, par une relecture du référentiel religieux (Coran et sunna), confortée par les écrits des maîtres reconnus de la pensée musulmane. Pour ces «esprits éclairés », soucieux de dépasser l’option traditionnelle, de transgresser le conformisme désormais établi, la pensée khaldounienne constituait une heureuse alternative. Savant consacré, Ibn Khaldoun incarnait «l’élément moderne dans la culture traditionnelle[2]». Ce qui l’érigea en « maître à penser » des ouléma réformateurs, en quête de renouveau, convaincus de la nécessité du changement. Ils furent séduits par sa démarche critique, sa vision innovante et, vraisemblablement, sa prise en compte d’une réalité globale. Bien entendu, homme d’un autre temps, il ne pouvait incarner la modernité ou l’idealtype des Lumières qui exerçait son influence sur Ibn Dhiaf, Khéreddine et ceux qui participaient à leur vision réformatrice. Au-delà l’adoption d’Ibn Khaldoun comme référence, la séduction porta certains réformateurs à l’ériger en doctrinaire politique d’un « libéralisme », qui ne pouvait qu’être anachronique. Par nécessité, les Prolégomènes devait pallier ce « déficit» conceptuel, pour  servir les œuvres de Khéreddine et Ibn Dhiaf qui constituent de véritables manifestes politiques, en faveur du changement, du progrès et des réformes politiques. Autre fait d’évidence, la distance historique induit nécessairement des dissemblances dans les champs de production de normes et de valeurs et d’identification d’idéaltypes. Cette «transfiguration» des  Prolégomènes, dans le discours des réformateurs - je veux dire son adaptation aux enjeux de leurs temps, c’est - à - dire la conjoncture de la mise en dépendance précoloniale et la réflexion politique qu’elle suscita -  doit être aussi prise en compte. Ainsi légitimés, les projets audacieux de la réforme revendiquée sont simultanément défendues par l’épistémè occidentale de l’ère des Lumières et par la construction d’une rhétorique fondée sur une lecture d’un choix de oulémas,mettant en valeur le patrimoine conceptuel et la dynamique interne qu’il est censé entretenir.

I - Les Prolégomènes et leurs dimensions politiques : Préalable à l’étude de cette exégèse khaldounienne privilégiée par les réformateurs du XIXe siècle, une relecture de la Moukaddima permet de dissiper les malentendus, de l’appréhender dans son contexte, de dégager sa portée réelle et éventuellement ses dimensions politiques. Ce qui permettra de comprendre ce processus de son dépassement, en vue d’une ouverture de l’horizon du discours réformateur.

Rappelons que le Ibar ou «le livre des exemples» est une relation historique sans ambition politique explicite. Ses objectifs affirmés, sinon ses déclarations d’intention «l'examen et la vérification des faits, l'investigation attentive des causes qui les ont produits (et) la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont ils ont pris naissance», font valoir une prudence scientifique et une prise de distance critique par rapport aux anciens. Ce repositionnement durant l’ère du déclin est significatif. Acte de rupture implicite mais audacieux, il définit la démarche khaldounienne. Mais l’auteur des Ibar dépasse le registre méthodologique puisqu’il définit comme « son mode d’écriture de l’histoire comme « une science nouvelle (...), une science sui generis », car elle a d'abord un objet spécial: «l’histoire du oumran[3]», du mode de peuplement. Cette vision globale, mettant en valeur le traitement rationnelle des données annonce un schéma de pensée novateur, libérée du conformisme qui a érigé la tradition en source d’autorité exclusive ou presque. Sans transgresser l’esprit de son temps, Ibn Khaldoun à redimensionné le champ du sacré, qui perd son monopole d’explication des faits. Cette conjugaison subtile mais pertinente des observations sur le terrain - privilégiés de fait dans le processus khaldounien - et  des références d’autorité pour fonder une vision rationnelle, mérite d’être soulignée. 

Introduction méthodologique à sa relation historique, les Prolégomènes présentent son approche historique globale (la science du oumran), étudie le champ social maghrébin  (les civilisations urbaines et bédouines, leurs interactions et leurs itinéraires d’évolution), les mécanismes d’établissement et d’exercice de pouvoirs et les restructurations conséquentes des dynasties. Facteur déterminant, la açabiya (esprit de clan, solidarité organique ou d’alliance) est, dans l’approche khaldounienne, le fondement d’une dynamique sociopolitique déterminante dans sa théorie cyclique des civilisations et des dynasties. D’une certaine façon, les Prolégomènes constituent un traité géopolitique relatif au Maghreb.

Ibn Khaldoun s'interroge non pas sur ce qui doit être mais sur ce qui est. Il dégage des enseignements de sa connaissance livresque et de son expérience sur le terrain, durant la difficile conjoncture qu’il a vécue et établit des lois géopolitiques. L’analyse de l’état de fait reste distante sinon cynique. Ibn Khaldoun est plus disposé à énoncé des lois que des jugements ou des règles de conduites. Il franchit rarement les barrières entre l’analyste soucieux d’objectivité et le moraliste sinon l’idéologue. Les sentiments, les élans subjectifs étaient, dans une large mesure, exclues dans les Prolégomènes.

Nous voyons, certes, se dessiner une thématique, de l’Etat et du pouvoir du (mulk), en relation organique avec le oumran, «L’Etat et l’autorité (soultane), constituant, d’après Ibn Khaldoun, le grand marcher, donc la matière du oumran[4] ». Mais sa doctrine s’inscrit dans la praxis historique du pouvoir musulman et dans les normes établies du bon gouvernement, dont les premiers califes constituent le modèle attitré. Ibn Khaldoun relate, à l’appui de sa démonstration, un récit du alim  al-Messaoudi[5] et cite la lettre de Tahar Ibn al-Hussein à son fils, nommé par le calife el-Mamoun, gouverneur du Caire, lui définissant les normes du bon gouvernement[6]

Sa reprise du concept de l’idealtype, définie par la culture politique musulmane s’inscrit dans une relecture du salaf, une redéfinition des termes  de références et, par conséquent, un élargissement de l’horizon, c’est - à - dire une adaptation conceptuelle à son schéma d’explication, dans son contexte historique :

« Sachez que la sagesse de l’interdiction de l’injustice prend en considération les dégâts et la démolition du oumran qu’elle provoque. Ce qui annonce la fin de l’espèce humaine. Cette sagesse générale se refère au charaa dans ces cinq exigences nécessaires : la préservation de la religion, de l’âme, la raison et la progéniture. Etant donné que l’injustice annonce, comme vous l’avez constaté, la disparition de l’espèce, conséquence de la démolition du oumran, son interdiction est une mesure de sagesse, fondée sur de nombreuses preuves du Coran et de la Sounna[7]».

 

L’argumentation d’Ibn Khaldoun s’enrichit cependant par l’introduction de la dimension économique. L’excès fiscal provoque, d’après l’auteur des Ibar, le déclin de l’économie[8] et bloque l’espoir du gain,  par la peur de la confiscation. Cette introduction implicite du facteur confiance mérite d’être signalée, dans cette dialectique nouvelle entre le mode de gouvernement et l’exercice des activités économiques. Ibn Khaldoun cite aussi parmi les méfaits du pouvoir despotique, son non respect des règles du marché par ses interventions autoritaires[9]. Mais le registre fondé sur l’analyse du fonctionnement du système de gouvernement, privilégiant l’observation, le constat et la recherche d’explications rationnelles s’accommode par la présentation de suggestions, l’indication de préférences. Citons, dans cet ordre d’idée son évocation de «la cité idéale», régie par la siyassa madaniya (la politique civile !). Ibn Khaldoun rappelle que cette cité est « rare et difficile à réaliser » et qu’elle est évoquée comme simple «hypothèse[10]».

Les Prolégomènes d’Ibn Khaldoun annoncent, certes, un renouveau de la pensée politique et rompent avec la pensée dominante des oulémas de son temps. Mais l’étude de sa réflexion politique s’inscrit dans la continuité de la culture classique, et sa définition des normes d’un bon gouvernement. A l’appui de ses observations et de ses analyses, Il pose une sorte de loi, un principe qui lui paraît incontestable, un postulat d’évidence : «l’injustice  démolit le oumran». Mais il s’abstient de donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent  ou présenter des réformes des modes de gouvernement. Ses Prolégomènes à une exploration du pouvoir constituent, cependant, une ouverture d’horizon pour les réformateurs tunisiens, à la recherche de nouvelles références, par une «transposition» de la pensée khadounienne. 

II -Ibn Khaldoun et Le manifeste de Khéreddine (1867) : Acquis à cet idealtype des Lumières, Du fait de son statut au sein de l'Establishment beylical - homme du makhzen, ayant occupé des charges importantes - de son rayonnement et des enseignements de ses séjours à l'étranger, Khéreddine[11] s’érige en chef de file du courant réformateur. Son niveau scolaire l'incitait, en toute logique, à s'en remettre à son équipe, pour la documentation, la quête du référentiel religieux et, bien entendu, la rédaction finale[12]. Mais sa signature de l'œuvre devait lui assurer la promotion requise[13].

Khéreddine se propose de présenter un diagnostic général du monde musulman, en vue d'assurer sa renaissance. Définissant, dans la préface, les objectifs de l'œuvre[14], Khéreddine présente son manifeste comme le résultat d'une longue méditation “sur les causes du progrès et de la décadence des sociétés anciennes et modernes”. Il estime nécessaire de “connaître ce qui se passe chez les autres” et d'abord dans l'environnement proche et de tirer profit de leurs expériences. Prenant conscience des profondes mutations qui s'opèrent “au milieu du mouvement général des esprits et dans 1'état actuel des nations qui rivalisent entre elles, dans la recherche du bien et du mieux”, il estime que l'ouverture est, désormais, inévitable.

Pour légitimer ces réformes, Khéreddine affirme  que la consultation (choura) est un principe fondamental dans la chariaa et érige les élites (ahl al-hal wal akd), en contrepoids salutaire au pouvoir. “Sache, dit-il, que les âmes sont attachées par nature à la liberté et à la résistance à l'oppression des rois[15]”. A l'appui de sa thèse, son discours conjugue la lecture de l'histoire de l'Etat mohammadien, où il y puise des exemples, et la lecture d'œuvres musulmanes et européennes. Il privilégie ses références à Ibn Khaldoun et à son célèbre principe “l'injustice annonce la destruction du oumran [16]”. Il explique ce principe et le remet dans le contexte du milieu du XIXe siècle : « tel ce qui se passe actuellement, dit-il,  dans certains royaumes  de l’Islam et ce qui se passait, en Europe, dans les autres siècles. Le despotisme de leurs rois et leur pouvoir absolu  s’exerçaient alors sans être  limités par une constitution ou une chariaa (législation religieuse), inexistante dans le christianisme[17]…. ».

A l’appui de son évocation par les Européens des contre-pouvoirs (les conseils et les journaux), Khéreddine cite un texte d’Ibn Khaldoun relatif à la dérive du pouvoir et sa pathologie naturelle et faisant valoir que le mode de gouvernement devait être défini soit par une « politique rationnelle imposée par les sages, les grands du royaume et les élites lucides ou par une politique divine… utile pour la vie présente et l’au-delà[18]». Khéreddine fait ainsi valoir la nécessité d’avoir recours aux élites : Ahl al-hal wal akd (ceux qui ont le pouvoir de lier et de délier), selon le concept consacré, comme contrepoids du pouvoir des souverains.  Il s’agit d’une référentielle additionnelle puisque Khéreddine s’est référé, au préalable, lors de ses recommandations préconisant la choura (la consultation) au Coran, la sounna (paroles et faits du prophète), au calife Ali et au philosophe al-Ghazali[19]. Différentes évocations d’Ibn Khaldoun sont relatées dans des citations d’historiens orientalistes contemporains, Victor Dupy[20] (1811 – 1894) et  Sédillot[21] (1808 – 1887). Fait important, Kherddine re-actualise le concept khaldounien du oumran, qu’il érige en ideatype de la renaissance, en enjeu fondamental et global des réformes qu’il préconise[22]. Cet emprunt d’un concept clef, sa redéfinition pour l’adapter à la conjoncture et sa transposition pour l’identifier comme ultime objectif d’un discours libéral, méritent d’être signalés.

L’œuvre encyclopédique kheredinienne réalise une heureuse construction intellectuelle, rassemblant des références multiples puisées dans l’histoire musulmane et sa relecture par des orientalistes, l’histoire de l’Europe occidentale, privilégiant les découvertes, progrès économiques et les institutions politiques[23] et un choix de textes des oulémas du Salaf (les maîtres prédécesseurs)  et de quelques contemporains. tels que le cheikh al-Islam d’Istanbul, Ahmed Aref (1786 – 1859), qui a légitimé les réformes ottomanes[24]. Nous remarquerons que le terme du salaf consacré par les oulémas, quasi obsessionnel bénéficie d’une citation unique[25], ce qui montre la direction dynamique de la pensée de Khéreddine. Par diplomatie, l’oeuvre de Khéreddine ne s’inscrit pas dans une culture de rupture. La synthèse qu’elle met en valeur atteste la lucidité humaniste, au service d’un enjeu global, impliquant une mutation d’envergure. Elle définit « le compromis culturel » identifié par l’école tunisienne, dans une conjoncture tragique.

III - La référence fondatrice du discours de Ben Dhiaf : Ben Dhiaf représente «l'intellectuel organique», qui fera valoir son adhésion à l'idealtype des Lumières, dans l'exercice de ses fonctions de Bach-Kateb (ministre-rédacteur auprès des beys régnants), alors que les réformes étaient à l'ordre du jour[26]. Après avoir participé à la rédaction des textes fondateurs du régime constitutionnel, il prend ses distances et se retire des instances gouvernementales, consacrant son temps à la rédaction de son œuvre historique[27] ou il explicite sa pensée libérale, objet de notre troisième chapitre. L'Ithaf, la relation historique de Ben Dhiaf est, bel et bien, "idéologisée", puisqu'elle a, comme objectif de justifier son adhésion aux textes constitutionnels, réformant le système politique tunisien. Traité politique, les Prolégomènes de ses Annales identifient une typologie des différentes figures du pouvoir : monarchie absolue, république, monarchie constitutionnelle. Etudiant le pouvoir absolu, il condamne les dérives de ce mode de gouvernement, lorsque “des souverains de la période tardive, ont gouverné selon leurs caprices, que cela soit conforme ou non à l'intérêt public[28]”. N'osant pas défier le pouvoir beylical en condamnant dans l'absolu ce mode de gouvernement, qui était d'ailleurs institué depuis la fin des premiers califes, il se contentait de dégager les critères du bon gouvernement, selon les normes de l'Islam. En conclusion, il affirme que  “le charaa s'oppose à cette mode de gouvernement, car (le souverain) gère les créatures de Dieu et le pays, selon ses caprices[29]”. La condamnation de la monarchie absolue est donc sans appel. Etudiant le régime républicain[30], Ben Dhiaf reconnaît son utilité, étant donné qu'il implique une gestion collective. Il estime, cependant, “qu'il n'est pas compatible avec les règlements en vigueur, chez les musulmans”. Par contre, il exprime ses préférences pour le régime de monarchie constitutionnelle[31]. “Il est, dit-il,  conforme au charaa et à la raison”.

L'influence de Montesquieu est évidente, dans la distinction des trois types de pouvoir et leurs définitions. Ben Dhiaf  se réfère à l'histoire européenne et idéalise l'expérience constitutionnelle ottomane. Néanmoins, il enrichit l'arsenal conceptuel du philosophe du XVIIIe siècle, par une recherche pertinente de références puisées dans le Coran, la Sounna (faits et gestes du prophète) et les écrits des grands oulémas de l'âge d'or.  Mais nous remarquons que l’œuvre d’Ibn Khaldoun, son maître à penser, constitue la référence fondatrice de la réflexion politique d’Ibn Abi Dhiaf. 

Il présente d'abondantes citations du chapitre des Prolégomènes du livre des exemples (kitab al-Ibar), intitulé : « l'injustice annonce la destruction du oumran[32] ». En fait, il reproduit quasi entièrement dans le chapitre consacré à la monarchie absolue et le commente, en mettant en valeur l’oppression fiscale et en évoquant le cas de la frappe arbitraire de la monnaie[33]. Mettant en exergue l'expression “l'opinion est libre[34]”, la définissant comme postulat des penseurs européens, il la légitime par un retour à la pensée khaldounienne, conjuguant ainsi les références pertinentes, sans exclusive. «L’usage du commerce par le souverain porte atteinte aux sujets et nuit à la fiscalité », cette citation d’Ibn Khaldoun est mise à profit pour légitimer la définition libérale de l’Etat, prônée par le gouvernement français pour critiquer le monopole beylical institué comme source fiscale, tel le monopole sur le cuir, qui a été l’objet de nombreuses controverses[35]. Se référant au chapitre « la signification du khalifat et de l’imamat » des Prolégomènes d’Ibn khaldoun, Ibn Dhiaf cite son analyse définissant le pouvoir par la conquête et l’oppression et expliquant le nécessaire recours aux lois[36]. Nous rappelons que la même analyse a été citée par Khéreddine. Dans son chapitre consacré à la monarchie constitutionnelle, Ibn Dhiaf affirme, Ibn Khaldoun à l’appui, que « l’Etat n’est droit que lorsqu’il a des droits et des devoirs[37]».

 Mais la référence au maître n’empêche pas Ibn Abi Dhiaf de faire preuve d’esprit critique : Reprenant le concept des cycles dynastiques d’Ibn Khaldoun et  la règle qu’il a énoncée relative à l’âge des Etats, à l’instar de celui des personnes, il fait valoir que l’Etats perse et les Etats chrétiens ont duré des centaines d’années et que l’Etat ottoman vit son sixième siècle et tire comme renseignement que la règle de vieillesse et de fin des Etats ne concerne que les monarchies qui ne respectent pas les principes et les lois. Il rappelle à l’appui le dicton populaire : « Le pouvoir se maintient par la justice, même si le souverain est éthiopien et il disparaît par l'iniquité, même si celui qui le détient est abbasside[38]». Cette remise en question de l’analyse par le recours à la sagesse populaire mérite d’être signalé.

Dans sa relecture de l'histoire tunisienne, Ibn Dhiaf se réfère volontiers à Ibn Khaldoun, comme source historique[39]. Fait plus important, il adopte volontiers le schéma de pensée d'Ibn Khaldoun, comme grille de lecture de sa relation. C’est ainsi qu’il explique, par exemple, les dérives du pouvoir despotique des Hafçides (XVIe siècle) et des Mouradites (XVIIe siècle) ou des Turcs  d’Alger (XIXe siècle).

Rédacteur des principales correspondances officielles et des textes des réformes, Ibn Dhiaf introduit dans le discours beylical le concept  khaldounien du oumran, érigé par l’école tunisienne en idealtype. L'analyse de ses écrits, au service des beys, montre qu'il adopte de nouveaux concepts, sans rupture avec la culture musulmane, par le recours à une relecture intelligente des textes d'autorité et la prise en compte des nécessités, remettant en vigueur la méthode de l'Ijtihad : La circulaire fiscale qu'il rédigea, au nom d'Ahmed Bey, le 4 juillet 1840, par exemple, adopte un nouveau langage politique. L'introduction de ce texte, la référence à l'autorité divine, annonce  un changement de paradigme : “Au nom de Dieu, écrit Ibn Abi Dhiaf, qui lia le oumran à la politique des croyants, diversifia ses jugements selon ses volontés et assura, en relation avec les mutations de leurs conditions, les questions de l'ijtihad, ne la limitant guère à ce qui est coutumier et usuel”. Il fait valoir le recours à l'ijtihad novateur, susceptible d'adapter les lois aux nécessités du contexte et à l’enjeu fondamental qu’il identifie, à savoir le oumran.

Conclusion : Historique du modèle et contexte spécifique des réformateurs qui s’en sont imprégnés, le clivage entre «le siècle d’Ibn Khaldoun» et l’ère précoloniale (1815- 18881), ne pouvait être sous-estimé. Cette occultation de « la distance historique », - fait coutumier dans la pensée musulmane entre la référence et  son contexte d’application - devrait être rappelée. Les réformateurs tunisiens, objet de notre étude, appartiennent à un autre monde  politique et « idéologique », sinon à un autre monde de pensée. Ils agissent et réagissent dans une conjoncture de défi, d’expansion, d’hégémonie  et de velléité d’intervention. Mettant à l’ordre du jour l’emprunt de l’Europe et  puisant, en l’adaptant dans le système de valeurs du monde occidental et les principes politiques de l’ère des Lumières (libertés, démocratie, respect des droits), ils ont pris en compte la typologie des différents régimes politiques, faisant valoir leur préférence pour la monarchie constitutionnelle.  De telles considérations étaient étrangères à Ibn Khaldoun qui semblait faire valoir la praxis de la justice, de l’équité  d’un pouvoir qu’il ne se propose guère de réformer. Mais dans cette quête de nouvelles références, les Prélogomènes sont mises à profit dans leurs écrits qui traduisent un changement de perspective, par rapport à la pensée dominante attestent l'émergence d'un nouveau paradigme, que nous appelons “l'idéaltype des Lumières”. Nous ne saurions insister sur l’adoption comme slogan de son précepte : « l’injustice annonce la destruction du oumran » et la re-actualisation de son concept oumran-peuplement, redéfini au XIXe siècle en projet de développement - qu’on m’autorise cet anachronisme – érigé désormais en enjeu des réformes. Ne perdons pas aussi de vue que la prise en compte, dans ses analyses des  faits sociaux et politiques, des rapports de forces, l’identification des nécessaires mutations historiques[40] et sa prise de distance critique par rapport à certains maîtres de la pensée dominante érigent à juste titre ibn Khaldoun en «maître à penser», pour ces oulémas en quête d’un renouveau salutaire.


 

[1] - Nous ne revenons pas sur cette question qui a été l’objet de notre étude : Dépendance et mutations précoloniales, la Régence de Tunis de 1815 à 1857, Tunis, Publications de L’Université de Tunis, 1984.

[2]  - Nous empruntons l’expression à Ali Oumlil, l’histoire et son discours. Essai sur la méthodologie d’Ibn Khaldoun, Rabat, 1979,  p. 9.

[3] - Tout en nous référant à la traduction d’Ibn Khaldoun, de Vincent Monteil, Discours sur l'histoire universelle, Al Muqadimma, Paris/Arles, Sindbad/Actes Sud, 3e édition, 1997, nous préférons traduire ouran par sa définition générique de peuplement.

[4]  - Ibn Khaldoun, la Moukaddima, t. 2, chapitre 43 ?  p. 741.

[5] - Nous nous référons au chapitre « l’injustice démolit le oumran », ibid. , chapitre 44, p. 742.

[6]  -Ibid., Chapitre 52, pp. 775  et suivantes.

[7] - Ibid., chapitre 43, p. 744.

[8] - Ibid., pp. 741 – 742.

[9] - Ibid., pp. 746.

[10] - Ibid., chapitre 52, pp. 773 – 774.

[11] - Mamelouk, d'origine circassienne. Né vers 1825-1830, il arriva à Tunis, en 1840 et fut élevé à la cour beylicale. Il connut une promotion rapide. Il fut nommé ministre de la Marine, en 1857 et Président du Grand Conseil (1861). Après une certaine éclipse, Khéreddine  devint ministre dirigeant en 1870, puis premier Ministre (1873-1877). Après sa disgrâce tunisienne, il devint grand vizir à Constantinople, en 1878-1879. Il y mourut en 1890.

[12] - La préface française affirme que le livre est le produit de  la  “retraite laborieuse”, de Khéreddine, qui correspond à la consolidation du pouvoir du clan autoritaire. “Ne pouvant plus agir, il écrit.”. Elle cite quelques membres de son équipe, “un petit cercle d’amis et de collaborateurs, tels que les cheikhs Salem bou Hadjeb et Moustapha Rodouan, et son secrétaire français, M. Rey”. 

[13] - Voir Khéreddine, aqwam al-massalik , fi maarifati ahwal al-mamalik, Tunis, Imprimerie de l'Etat, 1867. Moncef Channoufi a publié une édition critique de l'œuvre, Tunis, MTE, 1972. Voir l'édition française, sous le titre Réformes nécessaires aux Etats musulmans, Paris, Dupont, 1868. Remarquons que cette édition est une traduction partielle, adaptée vraisemblablement au public européen.

[14] - Voir la version française, p. 13 et la version arabe pp. 81 - 87.

[15] - Voir la version arabe, notre référence principale. Ibid., p. 116.

[16] - Ibid., p. 99.

[17] - Traduction personnelle. Ibid.

[18] - Traduction personnelle. Ibid. , .p. 102.

[19]  -Ibid., pp. 100 -1001.

[20] - Ibn Khaldoun se réfère, à son œuvre : Histoire du Moyen âge depuis la chute de l’empire d’Occident jusqu’au XVe siècle. Ibid., pp. 120 et note 60. Ibn Khaldoun est cité p. 125, comme historien privilégiant le traitement critique des données.

[21] - Ibn Khaldoun se réfère, à son œuvre : Histoire des Arabes, Paris 1854. . Ibid., p. 130 et note 84. Ibn Khaldoun est cité p. 132.

[22] - Ibid., pp. 81, 85, 93, 95, 99, 117, 119, 128, 144, 165, 210, 223.

[23]  - Notons que Khéreddine a pris connaissance des institutions européennes par ses voyages. Mais la relation de voyage de Riffat at-Tahtaoui: Takhlis al-Ibriz fi talkhis Baris a permis aux réformateurs tunisiens de mieux cerner les mécanismes de fonctionnement du système politique libéral. Ibid., pp. 199 et note 272.

[24] -  Ibid., pp. 142 et note 100.

[25]  - Ibid., p. 91.

[26] - Après ses études à la Zeitouna, Ahmed Ibn Abi adhiaf (1804 - 1874) inaugura sa vie professionnelle, comme notaire. Il rejoint, ensuite,  l'équipe des rédacteurs de Hussein Bey, fin avril 1827. Depuis lors, il fut chargé d'assurer les correspondances officielles et les circulaires du gouvernement. Il devint un proche collaborateur d'Ahmed Bey et poursuivit son ascension, assurant la rédaction des textes des réformes (abolition de l'esclavage 1842-1846, Pacte Fondamental en 1857), Constitution de 1861 etc.). Il fut désigné Membre du Grand Conseil. Mais il fut écarté progressivement après l'insurrection de 1864 et la consolidation de Mustapha Khaznadar qui s'en suivit. Voir notre actualisation de la biographie de Ben Dhiaf, in Ithaf ahl az-zamane bi akhbar tounis wa ahd al-aman , 2e édition, Ministère de la Culture, 1999, t. 1, pp. Alif à Sad.

[27] - Ahmed ibn Abi adh-Dhiaf, (vulgo Ben Dhiaf) Ithaf ahl az-zamane bi akhbar tounis wa ahd al-aman (Agrément des contemporains par la relation de l'histoire de Tunis et du Pacte de Sécurité). Première édition, 8 volumes, 1963-1965.

[28] - Ibid. , t. 1, p. 9.

[29] - Ibid. , p. 15

[30] - Chapitre consacré au régime républicain. Ibid., pp. 28 - 31.

[31] - Chapitre consacré à la monarchie constitutionnelle , Ibid.,  pp. 32 - 71.

[32] - Ibid., pp. 16-19.

[33] - Ibid.,  p. 19.

[34] - Ibid., p. 23.

[35] - Voir l’intervention française et le traité du 8 août qui s’en suivit in notre étude, Dépendance …, op. cit., pp. 366 -  373.

[36]  - Ibn Dhiaf, Ithaf …., op. cit. , t. 1, p. 46.

[37] -Ibid., traduction personnelle.

[38]  - Ibid., p. 27.

[39] - Voir ses références à l’histoire des Berbères, (t. 1, p. 86), aux Aghlabides, (t. 1, pp.102, 103), aux Alaouites, (t. 1, p. 120) aux Hafçides, (t. 1, pp. 157, 160, 161, 172 et 183).

[40] - Ibn Khaldoun, op. cit., voir chapitre 1, pp. 320 – 321.

 

 

 

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