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مقالات أكاديمية

مداخلات ندوة بيت الحكمة

تونس 13/ 18 مارس 2006 

                                       محاضرات ألقيت باللغة  العربية


 

Le concept khaldounien de  Umran/ijtimaa à la lumière du paradigme actuel de la société postmoderne

Ridha Boukraa

Le texte khaldounien fonctionne comme un miroir reflétant les idées qu’on y projette selon les différents points de vue d’Occident et d’Orient,  qui se sont succédées à travers l’histoire. Les Occidentaux du XVIII-IXX siècle y trouvent l’écho de leur  rationalité retrouvée. Les cheikhs tunisiens du IXX siècle y puisent leur projet de modernisation. Les politiques tunisiens d’aujourd’hui ne cessent de s’y référer ainsi que les américains (Reagan et Banque mondiale) et Espagnols ( Zapatero),  (Journal La presse, 14 février 2006).   Mon propos consiste à prendre le contre-pied de cette démarche en  essayant de voir dans quelle mesure IK se reconnaît  dans le miroir de la modernité, dans celui de la tradition et dont celui de la postmodernité. Il s’agit pour moi de montrer le paradoxe d’IK qui tout en se reconnaissant dans la modernité et en adoptant la tradition survit à la faillite de la raison moderne en rattrapant  la déraison postmoderne, le concept pivotal de la démonstration étant celui du couple umran/ijtimaa. Il s’agit aussi de montrer l’identité plurielle  d’IK, sa personnalité kaléidoscopique, sa flexibilité identitaire, antinomique de la rigidité moderne qui assigne les individus à résidence identitaire unique,  mais  en phase avec la postmodernité mondiale qui pratique une identité fluide et multiple.

1-                      Dans quelle mesure IK se reconnaîtrait il dans le miroir de la  modernité ?

IK est moderne dans la mesure où il est rationnel. Il est intéressant de signaler qu’au XII siècle les arabes étaient considérés par les chrétiens comme modernes parce qu’il pratiquait déjà la raison grecque (Maurice de Gandille, 1992). Ce sont les Arabes qui vont transmettre la logique grecque qu’il maîtrise dans tous les domaines à l’Occident chrétien dominé par la métaphysique religieuse. Cependant à partir du XII siècle, on assiste chez les arabes à une éclipse de la raison qui débouche in fine sur la fermeture de la porte de l’effort et de l’innovation considérée comme hérésie  bida’. Au raisonnement succèdent l’émotion confrérique et le dogmatisme religieux. La religion est dépouillée de la rationalité qu’elle a développée dans le période d’expansion et se referme sur la doxa développant le naql  ( tradition ) au  détriment du quias, exercice de la raison. La raison devient répétitive, conventionnelle, affirmative, tautologique. Ibn Hazm en est un exemple. Cette raison dogmatique  exclue les mécanismes logiques  que la pensée arabe  a exaltés à l’apogée de son  développement et qu’on retrouve chez les muu'azilites,  à savoir l’induction et la déduction  appliqués au réel et qui permet la découverte des lois qui régissent l’univers.

Le paradoxe d’IK c’est que malgré la domination de la doxa conventionnelle, rigide et stérile, il arrive à renouer avec les principes de la logique scientifique, bref à exercer une forme rationnelle de la réflexion appliquée à l’Histoire. En cela IK est en rupture avec son environnement culturel mais en continuité avec les fondements de la pensée arabe, inspirée par les avancées de la philosophie grecque.

 La modernité d’IK est donc dans son effort de réanimation d’une rationalité endormie à la suite des siècles de décadence. Sa pensée est une forme isolée de renaissance arabe, contrairement à l’Occident qui au XV siècle retrouve la raison grecque d’une manière collective. C’est pour cela que la percée d’IK, solitaire, n’aura aucun effet d’entraînement et finira par être submergée par la tradition rétrograde.

La pensée d’IK est donc un paradoxe au sens étymologique. Elle est à la périphérie de la doxa dominante de son époque. Mais elle n’est nullement paradoxale, une fois située dans la perspective de la profondeur historique, aux racines même de la culture arabe.

En revanche la modernité de la pensée khaldounienne s’affirme davantage dans sa découverte d’un concept, celui de social, ijtima’ qui explique à la fois le déroulement et le fonctionnement de l’Histoire. Sa découverte de l’Histoire est consubstantielle à la découverte du social. Cette découverte s’opère e selon une démarche scientifique moderne qui reste valable jusqu’à nos jours et qui est à l’origine de tous les progrès scientifiques accomplis par l’Occident, dans tous les domaines, depuis la  Renaissance.

Cette démarche est donc celle de l’induction qui consiste à partir de l’observation d’une série de faits en l’occurrence les évènements historiques et  d’induire des lois générales qui  régissent leur fonctionnement et qui permet de prévoir leur développement. Cette méthode analytique et démonstrative est appliquée pour la première fois dans l’Histoire de l’Humanité à l’évolution historique des sociétés humaines.

 Désormais ce que l’on appelle Histoire n’est que l’expression d’une dynamique sous jacente,  invisible et cachée, celle du social, Ijtimaa. L’idée que l’individu a besoin d’autrui pour survivre, de lien social pour fonctionner en tant que membre d’un groupe, de coopération pour faire face aux problèmes de la vie collective est éminemment moderne. La sociologie classique européenne du IXX siècle appelle cela social ou processus de sociation ou socialité. Le concept de ‘asabiyah peut être traduit comme solidarité agnatique, comme groupe d’appartenance, comme conscience groupale.

Ce qui est innovant chez IK c’est qu’il corrèle des notions qui n’ont jamais été réunies avant lui comme dynastie et Etat ( The Muqaddimah,Rosenthal1989 ), comme forme tribale et pouvoir, comme habitus et famille. Le politique s’enracine  dans  son infrastructure socio anthropologique et civilisationnelle. L’équation khaldounienne  Asabiyah (Solidarité agnatique) + Daawa (idéologie religieuse = mulk   (pouvoir)  révolutionne la lecture de l’Histoire du monde arabo-musulman. Mais au delà de l’approche synchronique relative à la structure sociale, IK appréhende la dimension diachronique des Etats dirons nous aujourd’hui : il s’agit de distinguer un cycle générationnel dans la durée de vie de ces Etats soit trois générations, cycle à la faveur duquel un processus de désintégration de l’Ijtimaa (solidarité agnatique) débouche sur le déclin de l’Etat.

Dès lors l’évènement n’est que la pointe de l’iceberg, révélateur des structures sociales. Avec IK l’on passe d’une Histoire évènementielle à une Histoire civilisationnelle de peuplement, Umran, ou une histoire socio anthropologique, ijtima’. IK transforme ainsi l’objet de l’Histoire qui devient Sociologie. Histoire et Sociologie ont le même objet celui de la dynamique des Etats, le développement du peuplement civilisationnel (umran) et le processus de structuration et de déstructuration des liens sociaux (ijtimaa).

La théorie socio-historique que se trouve dans les  prolégomènes n’est en fait qu’une induction opérée à la suite de la collecte des données historique qui figurent dans l’ensemble de l’œuvre. Le premier livre formé par les prolégomènes fut réalisé apparemment  après  l’achèvement du grand livre ; c’est une construction théorique ascendante qui part des observations évènementielles soumises à la critique méthodologique de la raison.

L’attachement de IK à la raison explique donc  son éclipse du monde arabe pendant au moins quatre siècle.  C’est sa pratique de la raison qui explique son exhumation par l’Occident épris de rationalité au XVIII siècle. Et c’est probablement grâce à  sa pensée éclairée qu’il devient une référence pour les réformateurs  tunisiens du IXX siècle. Dans le premier cas l’Occident y trouve le miroir de sa rationalité et dans le second cas les réformateurs tunisiens y trouvent le miroir d’un projet modernisateur favorisant le développement umran par l’éradication du d’ulm (despotisme et iniquité) grâce à la justice et le progrès. La Banque Mondiale utilise cet argument d’IK pour justifier son hostilité aux politiques économiques fondées sur l’Etat.

Il est évident qu’IK peut se reconnaître dans cette modernité sans difficulté. Sa pensée est en phase avec le rationalisme et sa théorie du Umran  s’accomode avec la démocratie et contient un rejet potentiel du despotisme. Mais IK renie –t- il pour autant le miroir de la tradition ?

2- Dans quelle mesure IK  se reconnaît il dans le miroir de la tradition ?

En fait, Ibn Khaldoun est moderne dans le sens de la modernité de la Renaissance : la raison est exaltée mais la religion et l’alchimie sont omniprésentes. Ce n’est pas la modernité de Descartes qui annonce la sécularisation et la domination du rationnel des sciences au dépens de l’irrationnel de l’occulte bien qu’encore persistant jusqu’à nos jours. On peut dire qu’IK pourrait appartenir à la première modernité de la renaissance exempte de toute sécularisation et encore imprégnée par la religion, par l’alchimie, l’astrologie et la magie. Le rationnel du visible et du tangible n’a pas fait disparaître  l’irrationnel de l’invisible. Le dogme théologique cohabite avec difficulté avec le progrès de la science comme en attestent les mésaventures d’un scientifique comme Galilée.

Par son statut social de faquih  malékite, IK ne pouvait remettre en cause la tradition et s’exposer aux sévices qu’encourt à son époque tout innovateur risquant l’accusation redoutable de bida’. Le malékisme dont se réclame IK se distingue par sa rigueur, son formalisme et son absence de créativité théologique. La liaison organique de ce rite avec le pouvoir fait qu’il favorise le conservatisme de la tradition plutôt que l’innovation avec la raison, l’attachement au despote dont IK peut devenir le courtisan plutôt que l’exaltation de la démocratie comme le pensaient les réformateurs tunisiens du IXX siècle. IK subit la fascination du pouvoir et cette fascination est à l’origine de ses multiples déboires avec les Principes de l’époque. La visite de courtoisie rendue à Temourlenk lui coûte sa mule blanche dont le despote le dépouille.  Provoquant la jalousie des courtisans des sultans, il nomadise de cour en cour et finit par mourir dans l’exil après le naufrage de toute sa famille, venue le rejoindre au Caire.

Cette fascination du pouvoir et le désir se mettre à son service, je la nomme  le syndrome khaldounien  affectant souvent les intellectuels du Maghreb qui démissionnent de leur pensée critique et se retrouvent assujettis à l’establishment. A partir du moment où il s’approche du pouvoir et qu’il pratique son métier de haut dignitaire de l’Etat, IK renonce à sa pensée paradoxale vivifiante et s’installe dans la doxa dominante, celle de la tradition stérilisante.

Mais cette ambivalence de l’innovation et de la tradition se retrouve aussi dans le texte même des prolégomènes. En effet au rationalisme critique de l’analyse du pouvoir vient s’opposer la croyance irrationnelle et mythique à la magie, à l’astrologie, à l’alchimie, au maraboutisme, au fétichisme, au numérisme de la zaïrja, bref à tout ce qui est dénoncé par la raison critique du cartésianisme de la deuxième modernité qui se développe à partir du XVII siècle. IK croit par exemple à l’effet foudroyant du mauvais œil, à la capacité prédictive des nombres, à la puissance des fétiches, au pouvoir de voyance des wali qu’il explique par l’exercice spirituel, à la continuité dans une échelle descendante d’intensité entre le niveau de  la révélation prophétique   et celui du wali qui peut accéder à l’invisible  ghaïb, grâce à la pureté de son âme. Le haut degré d’incertitude qu’affronte l’homme politique dans la gestion de l’Etat ou de la guerre l’oblige de faire appel à l’astrologie, aux voyants, ainsi qu’aux signes prémonitoires qui orientent la décision et réduit l’aléa. Il y a chez IK une forte croyance que le visible est déterminé par l’invisible ghaïb, que par exemple le rêve de l’homme saint  peut annoncer et modeler le réel.

En fait le texte Khaldounient fonctionne selon deux registres, celui de la rationalité critique et celui de la tradition croyante, celui de la démonstration utilisant la preuve objective, l’observation empirique et celui, diamétralement opposé, faisant appel à la croyance,  faisant fi de la logique et de la vérification et valorisant les forces occultes et non observables de l’invisible. A la causalité rationnelle vérifiable s’oppose la causalité mythique invérifiable selon la méthodologie analytique rationnelle. La rationalité est mise sur le même plan que le mythe en tant qu’instrument d’appréhension du réel. A ce niveau IK peut se reconnaître dans la postmodernité.

3-Dans quelle mesure IK  peut il se reconnaître dans la postmodernité ?

L’ironie de l’Histoire veut que six siècles après la mort d’ IK,  Madame E. Tessier vient soutenir à la Sorbonne une thèse  qui provoque la colère des sociologues rationalistes de la place. Madame  Tessier associe astrologie et sociologie : elle prétend sans ambages que l’individu est autant déterminées par les variables sociologiques que par les variables astrologiques. Cette  thèse est dirigée par Mafiasolli, chantre du vécu et hostile à l’objectivisme et   qu,  de  la chaire de Durkheim,  part en croisade contre le rationalisme positiviste de l’école française de Sociologie. Il s’avère par la suite que Madame Tessier est recommandée par le président Mitterrand dont  elle est la voyante attitrée.

La postmodernité s’est distinguée par une offensive générale contre le rationalisme hérité des siècles des lumières pour renouer avec l’irrationnel qu’elle réhabilite sous forme d’exaltation de l’imaginaire, de l’intuitif et de l’instinctif au dépens de la raison procédurale. Des thèmes comme la voyance, la magie, le fétichisme sont réhabilités et sont considérés comme des formes de connaissances à traiter avec autant d’égards que les sciences objectives patentées. IK anticipe donc au XIV siècle sur une anthropologie de l’expérientiel magique, mystique et religieux. Il réhabilite la croyance et lui donne le statut de connaissance. Il pratique un savoir téléologique à la recherche du sens et mettant la subjectivité au service de l’objectivité. C’est en cela qu’IK peut se reconnaître dans le miroir de la postmodernité.

La sociologie classique moderne s’est construite sur le concept de société comme entité supra fonctionnelle  ( Gurvitvh ) et en acte ( Saint Simon ). L’hegaliano-marxisme en a fait un sujet collectif dont le potentiel s’accomplit à travers l’histoire hypostasiée.

Ecoutons Jean Baudrillard (2001) : « Le social a connu la même dérive que l’anthropologie. Lorsqu’elle apparut, l’idée du social se pose comme une fracture contre toutes les religions, contre les ordres transcendants, elle avait une certaine radicalité, dans la mesure où elle était liée à la société en acte et aux conflits nés de l’histoire. Et puis le social est devenu un concept absolutiste, impérialiste même : il s’est alors étendu à toutes les sociétés, et prospectivement à toutes les sociétés possibles. Dès lors, il a perdu sa définition - si tout est social, d’un bout à l’autre de l’histoire, alors plus rien ne l’est, c’est une conséquence funeste de toute conceptualisation totalisante.

 Il est évident que nous vivons actuellement une crise du concept de société et une crise conséquence de la sociologie non pas uniquement pour des raisons conceptuelles de totalisation et d’impérialisme mais à cause de l’éclatement du social à la faveur de la mondialisation (Touraine, 2004)). Le marxiste Manuel Castell renonce  au concept de classe pour adopter le concept de réseau. La société postindustrielle est une société de réseau plutôt qu’une société de classe. On assiste dès lors à l’effondrement des catégories conceptuelles qui ont fait les beaux jours de la Sociologie comme société, classes sociales, Etat etc. …

Le concept de société a tendance à céder la place à ce que l’on appelle désormais la « petite société «. Tout laisse à penser que le contrat social qui fondait la primordialité du social est rompu pour laisser place aux négociations ponctuelles des acteurs locaux obéissant à des logique de mondialisation. L’Etat comme institutions transcendant les solidarité communautaires, la nation comme construction englobant les groupes dans une solidarité qui les dépassant, puisant dans leur histoire et se projetant dans leur futur se désagrège pour faire resurgir les communautés ethniques confessionnelles et de grands ensembles obéissant à des impératifs  supranationaux. La crise des Etats nationaux dans le monde arabe et la réapparition du communautarisme mettent à jour d’une manière spectaculaire le fondement tribal et communautaires des Etats qui se sont construits à la faveur de la décolonisation. Les républiques se sont révélées des dynasties alliant tribalisme et pseudo-idéologie. Les partis, organisations supposées modernes, ne sont en réalité qu’une nouvelle forme des confréries religieuses d’antan,  régies par les règles de l’autoritarisme, le népotisme, le régionalisme  le tribalisme et l’hystérie partisane. L’Etat de droit n’est en fait  qu’un réseau de solidarité agnatique ou régional ou religieux. Le politique obéit à une trame relationnelle dont l’idéologie ne constitue que le ciment superstructurel. La crise   des instituions démocratiques n’est guère le fait uniquement des pays du tiers monde, elle affecte avec autant d’intensité les vieilles démocraties d’Occident, provoquées et aggravées par la mondialisation. IK peut très bien se reconnaître dans cette Sociologie postmoderne.

 

Olivier Todd travaillant sur les structures familiales dans les pays arabo-musulmans et s’appuyant lui aussi sur IK,  arrive à la conclusion que dans ces pays, si l’Etat n’arrive pas à se dégager de la famille et s’ériger comme institution rationnelle au sens weberien, c’est parce que la règle qui régit le mariage reste l’endogamie. La rationalité de l’institution c’est son extériorité par rapport à l’individu or dans les pays endogamiques où les structures familiales sont prégnantes,  l’Etat ne peut accéder à cette extériorité objective et tombe dans le relationnel de la parentèle. Le texte Khaldounien peut rendre compte de la structure du pouvoir dans les pays émergents qui n’arrive pas accéder à l’Etat de droit mais aussi de la crise en Occident  de la société postindustrielle, post démocratique, post libérale.

 

C’est parce que IK identifie société et réseau que son approche reste féconde et opérationnelle pour comprendre le monde d’aujourd’hui. IK ne parle jamais ni de société ni de Sociologie. Il n’a pas besoin à l’instar de Baudrillard (séduction et réversibilité) ou de Touraine (culture) ou Mafiasolli (tribu) de renier des concepts qu’il n’a jamais adoptés. Le concept qu’on retrouve chez IK est Ijtimaa plutôt que société et d’Histoire plutôt que de Sociologie. Le programme qu’il assigne à cette discipline  reste valable jusqu’à nos jours et n’est nullement disqualifié comme c’est le cas du programme de la  Sociologie classique née au IXX siècle, à la faveur de la modernité. Son programme est déjà postmoderne

 

 

 

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